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L’horreur économique des Jeux Olympiques

 Nos horreurs économiques : telle est l’implacable mais juste formule par laquelle Rimbaud, alors révolté par les très dures conditions de vie de la classe ouvrière, qualifiait, dans ses « Illuminations », la réalité sociale de son temps.

 Mieux : c’est dans un poème portant le très emblématique titre de « Soir Historique » (1886), où il faisait implicitement allusion à ce « grand soir » auxquels les révolutionnaires marxistes et autres anarchistes de gauche rêvaient tant, que le jeune Rimbaud, encore très idéaliste en ces années-là, émettait cette critique qui, bien qu’elle se référât là au dernier grand « mythe poétique » comme le réputait Sartre en sa « Critique de la raison dialectique », n’en demeurait pas moins fondée.

 Mais que dirait-il donc aujourd’hui, ce « voyant » extralucide de Rimbaud, à voir, pour ne s’en tenir qu’à notre actualité la plus brûlante, ce gigantesque barnum économique, foire de toutes les empoignes marchandes, entourant l’imminente cérémonie d’ouverture, ce 27 juillet 2012, des Jeux Olympiques de Londres, événement médiatique et planétaire par excellence ?

MITTAL ET LA FLAMME OLYMPIQUE : LE DESHONNEUR DES JO

 Car que l’on y songe un instant : c’est Lakshmi Mittal, milliardaire PDG d’Arcelor-Mittal, le fossoyeur de toute une région ouvrière de notre bonne vieille Europe, depuis les hauts-fourneaux de Liège-Seraing (en Belgique) jusqu’aux aciéries de Florange (en France), en passant par le bassin sidérurgique de Schifflange-Rodange (au Luxembourg), qui sera l’un des porteurs de la flamme olympique. Et ce pour le remercier, argue le CIO, d’avoir dépensé 18 millions d’euros, au moment même où il supprimait des dizaines de milliers d’emplois avec la fermeture de ces différents sites, pour la construction de la fameuse « Tour Orbit » : une structure d’acier rouge destinée à symboliser, précisément, ces JO de Londres.

 C’est dire si les syndicats ouvriers des pays concernés ont toutes les raisons de se sentir insultés, floués et écœurés, face à ce flagrant déni des valeurs de l’olympisme, au premier rang desquelles émergent, ainsi que l’indique sa charte, « la responsabilité sociale » tout autant que « le respect des principes éthiques fondamentaux universels ».

 Parfaitement justifiée apparaît donc la lettre que les représentants syndicaux ont adressé, en front commun, au président, Jacques Rogge, du Comité International olympique. Ils y disent en effet ne pas « comprendre comment vous (Jacques Rogge) parvenez à combiner ces principes, et l’honneur de les défendre accordé (…) à un homme (Lakshmi Mittal) qui apparaît comme l’un des grands massacreurs d’emplois de l’histoire industrielle. » Et de conclure leur missive en affirmant, d’un ton non moins sévère, ne pas saisir que « l’olympisme puisse récompenser ceux qui broient des vies. »

 Ce cynisme sans nom, alibi des pires stratégies financières et manœuvres sociales, Viviane Forrester le dénonçait elle aussi, il y a une quinzaine d’années déjà, en un essai portant le très rimbaldien titre, justement, d’ « horreur économique » (1996) : « Nous vivons au sein d’un leurre magistral, d’un monde disparu que nous nous acharnons à ne pas reconnaître tel, et que des politiques artificielles prétendent perpétuer. Des millions de destins sont ravagés, anéantis, par cet anachronisme dû à des stratagèmes opiniâtres, destinés à donner pour impérissable notre tabou le plus sacré : celui du travail. » 

LA NAUSEABONDE ODEUR DES PETRODOLLARS

 L’horreur économique ne s’arrête toutefois pas là. Car cette très rentable entreprise que sont devenus les Jeux Olympiques modernes, véritable symbole du capitalisme contemporain en ce qu’il a parfois de plus indigne, n’a pas fait que se courber ainsi, au mépris du sort de milliers d’ouvriers désormais sans emploi pour nourrir leur famille, devant les liasses de billets de Mittal. Elle s’est aussi engluée, tout aussi honteusement, dans l’argent du pétrole, qui, lui, pue vraiment : une odeur de cadavre, sur fond de désastre écologique !

 Qu’il suffise, pour se convaincre de cet autre scandale financier et humain entourant ces JO de Londres, de considérer trois de ses principaux sponsors : « BP », « Rio Tinto » et « Dow Chemical », auxquels des associations (« Bhopal Medical Appeal », « UK Star Sands Network » et « London Mining Network ») dont la crédibilité morale s’avère au-dessus de tout soupçon ont décerné le très peu enviable récompense, ex-aequo, de « médaille d’or du blanchiment écologique ».

 Que l’on se souvienne, à ce propos, de la catastrophe, en décembre 1984, de Bhopal, où une usine de produits chimiques de « Union Carbide », à présent propriété de « Dow Chemical » précisément, explosait en libérant un gaz toxique qui fera, en deux semaines, 25.000 morts (3.000 selon le bilan, largement sous-estimé, officiel) : victimes dont les familles n’ont jamais été, en outre, indemnisées !

 Et puis, le groupe pétrolier « BP », qui, il y a moins de deux ans, en 2010, avait provoqué, dans le Golfe du Mexique, une marée noire sans précédent, avec la dramatique destruction de la faune marine, suite à un accident sur une plateforme offshore.

 Quant à « Rio Tinto », groupe minier fournissant les très officielles mais onéreuses médailles de ces jeux (les plus chères, en ces temps de crise, de toute l’histoire de l’olympisme), il est de notoriété publique, excepté pour ceux qui n’ont aucun intérêt à l’entendre, qu’il exploite sans vergogne ses travailleurs, en plus de polluer inconsidérément les sites où opèrent, en toute impunité, ses installations. 

UN INTOLERABLE APARTHEID SEXISTE

Mais le sommet, dans cette série de scandales, se situe ailleurs, bien plus grave encore sur le plan éthique.

Car ce que ces pétrodollars auront finalement réussi à imposer, à travers ses principaux pourvoyeurs de fond que sont les théocraties du Golfe Persique (l’Iran, le Qatar, l’Arabie Saoudite, le Brunei, le Bahrein, les Emirats Arabes Unis…), au CIO sans que celui-ci ne bronche, et justifie même au contraire ce genre de décisions au nom du respect des cultures, ce sont les très phallocrates et spécifiques règles de la charia plutôt que les principes les plus sacrés, théoriquement universels depuis deux millénaires, de la charte olympique : raison pour laquelle les femmes en provenance de ces pays seront obligées de porter, y compris lors de leurs différentes compétitions sportives, le voile islamique.

Ainsi ce que cet intolérable apartheid sexiste bafoue et nie même de manière aussi révoltante, par-delà l’ineptie de pareille attitude sportive, c’est l’esprit tout autant que la lettre de la très noble « Charte Olympique », laquelle stipule, textuellement, que « toute forme de discrimination (y compris du sexe) est incompatible avec l’appartenance au mouvement olympique ». Mieux : son article 51 précise, noir sur blanc, qu’ « aucune sorte de démonstration ou de propagande politique, religieuse ou raciale n’est autorisée dans un lieu, site ou autre emplacement olympique ».

 C’est dire si cet assourdissant et coupable silence du CIO, sur cette importante question de société, est en totale contradiction, non seulement avec ses propres valeurs morales, dont l’universalisme est censé être la clé de voûte, mais, de manière encore plus spécifique ici, avec l’engagement envers ce très louable principe d’égalité - entre hommes et femmes, en l’occurrence - telle qu’il se voit inscrit au cœur même de l’olympisme.

LES PROTESTATIONS DE LA LIGUE DU DROIT INTERNATIONAL DES FEMMES (LDIF)

 On comprend dès lors, devant ce prodigieux et funeste retour en arrière, où l’on assiste à l’abdication de toute exigence morale face à l’importance des enjeux économiques, à l’ampleur des intérêts financiers et à la primauté des stratégies géopolitiques, que la Ligue du Droit International des Femmes (la LDIF, association crée par Simone de Beauvoir), ait organisé ce 25 juillet, en plein centre de Londres, une manifestation lors de laquelle elle s’est employée à jeter symboliquement, dans la Tamise, la charte olympique dès lors que ceux-là mêmes qui ont été élus pour la protéger ont accepté, de manière aussi lâche et inadmissible, qu’elle se voit ainsi foulée aux pieds, niée dans sa raison d’être et bafouée jusque dans son essence même, par une loi d’un autre âge : la charia, abominable matrice idéologique de l’obscurantisme religieux en ce qu’il a de plus rétrograde, sinon barbare, au regard de la condition féminine et, donc, au progrès de l’humanité !

DANIEL SALVATORE SCHIFFER*

*Philosophe, auteur de « Critique de la déraison pure - La faillite intellectuelle des ‘nouveaux philosophes’ et de leurs épigones (Bourin Editeur), porte-parole du Comité International contre la Peine de Mort et la Lapidation (« One Law For All »), dont le siège est à Londres.
 




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Les réactions les plus appréciées

  • Par Traroth (---.---.---.53) 27 juillet 2012 12:09
    Traroth

    Les JO ont surtout toujours été un exemple de privatisation des profits et de nationalisation des pertes : largement financés par l’argent public (c’est à dire la dette, aujourd’hui), les bénéfices sont faits par les commerçants et les entreprises privées contractantes pour la construction ou concessionnaires pour tel ou tel marché. Au final, le bilan pour l’Etat est systématiquement déficitaire, et souvent franchement largement. Bref, un excellent moyen de mettre l’argent public, l’argent de nos impôts, dans des poches privées, celles de quelques gros capitalistes, ceux qui refusent ensuite de contribuer aux finances publiques !

  • Par ZEN (---.---.---.63) 27 juillet 2012 12:12
    ZEN

    Bien vu la foire de toutes les empoignes marchandes
    Mittal vient encore d’abandonner un site sidérurgique près de chez moi
    Là où Mittal passe...l’emploi trépasse
    On a aussi fait la chasse aux pauvres et délogé pas mal de monde dans certains quartiers est de Londres
    De plus, depuis Coubertin surtout, c’est devenu une vitrine politique et élitiste
    Mais le contribuable anglais, déjà bien malmené, paiera...
    La City s’en sortira, indeed !

  • Par focalix (---.---.---.238) 27 juillet 2012 13:22
    focalix

    Pour les raisons exposées par Daniel Salvatore, les JO, depuis pas mal d’olympiades, passent perpendiculairement sur le parapluie de mon indifférence.

    Finie la glorieuse incertitude du sport amateur, finie l’éthique, fini l’exploit pour le panache. Au bout de la ligne, un gros paquet de dollars. C’est ce qui nous distingue des chevaux, lesquels ne courent pas pour le fric. On est en plein dans l’image calibrée, dans le clinquant, dans le vil business.

    Les JO sont à réinventer.

    Ils devraient désormais être organisés dans les pays qui ont le plus besoin d’aide pour lancer ou relancer leurs économies.
    La communauté internationale mettrait le paquet pour construire les équipements requis, stades, moyens de transport, mais aussi écoles, établissements de santé, infrastructures nécessaires au développement économique.
    Les sponsors (multinationales) devraient offrir du concret : irrigation, hôpitaux, universités, routes, équipements portuaires ou aéroportuaires, etc...
    Les profits (droits de diffusion, places, objets dérivés...), aujourd’hui confisqués au profit d’une poignée de potentats gavés d’or, iraient exclusivement à la région organisatrice.

    Un montant maximal (disons 10000 euros) serait versé aux sportifs et aux organisateurs.

    Et, bien entendu, les dirigeants des pays organisateurs devraient, selon des critères bien définis par des organismes indépendants, être vertueux sur le plan des droits humains et de la gestion des affaires publiques.

    A nouveaux jeux, nouveau nom, Jeux Solidaires par exemple.
    Et que les JO actuels s’enlisent dans l’ennui et l’oubli.

    Ben quoi, on peut toujours rêver non ?

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