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La culture occidentale est-elle moralement supérieure aux autres ?

Au XIXe siècle, la civilisation européenne a colonisé la plus grosse partie du monde grâce à sa supériorité militaire. Mais la force brutale ne suffit pas à justifier une domination. Aussi les Européens ont-ils prétendu que leur civilisation était supérieure sur tous les plans : militaire, mais aussi technique, scientifique, juridique, moral, religieux, artistique, etc. Qu’en est-il aujourd’hui ? Les États-Uniens – héritiers de la civilisation européenne – jouissent encore d’une position dominante, notamment sur les plans économique et militaire. Ils en profitent, comme les Européens jadis, pour mener une politique impériale à l’échelle mondiale. Et, là encore, ils font parfois appel à des justifications d’ordre idéologique : il s’agirait, pour les Américains et leurs alliés, de défendre les valeurs occidentales contre les barbares (naguère soviétiques, aujourd’hui islamistes). Mais qu’en est-il de ces valeurs ? Y a-t-il vraiment une supériorité de la culture occidentale sur le plan moral ?
Droits-de-l’hommistes et relativistes
 
Cette question fait l’objet d’un âpre débat idéologique entre ceux qu’on pourrait appeler « droits-de-l’hommistes » (sans connotation péjorative) et les partisans du relativisme culturel. Pour les premiers, tous les êtres humains ont des droits fondamentaux, quels que soient leur pays ou leur culture. Pour les seconds, chaque culture a sa manière de définir le droit, le juste et l’injuste, le bien et le mal. Les « droits de l’homme », loin d’être universels, sont une invention occidentale, qu’on ne saurait transposer dans d’autres cultures (en Afghanistan ou en Chine, par exemple).
 
Pour défendre leur point de vue, les droits-de-l’hommistes font remarquer que les opprimés se battent dans toutes les cultures pour le respect de leurs droits : les intouchables en Inde, les amis de la liberté dans les dictatures, les femmes dans plus ou moins tous les pays du monde. Il serait absurde et criminel de dire à ces opprimés : « Si vous faites partie de la culture occidentale, nous vous soutenons, car vous défendez vos propres valeurs. Dans le cas contraire, votre combat ne nous intéresse pas. Vous ne faites pas partie de notre culture. Soumettez-vous à vos traditions et laissez-nous le privilège des droits de l’homme ». Les droits de l’homme ne sauraient être réservés aux Occidentaux. Même s’ils sont une invention européenne, ils sont par nature universels. Un relativiste ne peut donc reprocher à un Occidental de prendre au sérieux sa propre culture, lorsque celle-ci le pousse à revendiquer la liberté et l’égalité de tous les hommes, quelle que soit leur origine.
 
Les relativistes, quant à eux, font remarquer que ce qui est universel pour une culture donnée ne le sera pas pour une autre. C’est notamment ce qu’explique le sinologue François Jullien dans un article dont je m’inspire largement ici. De quel droit, disent les relativistes, les Occidentaux prétendent-ils savoir mieux que les Chinois ou les Indiens comment ils doivent penser et se comporter ? D’ailleurs, même au sein de la culture occidentale, la conception du droit et de la justice varie beaucoup suivant les époques : en 1789, les révolutionnaires français ont proclamé la liberté et l’égalité de tous les hommes. Le problème, c’est qu’ils jugeaient certains hommes plus égaux que d’autres : les femmes et les pauvres, par exemple, n’avaient pas le droit de vote. Même l’esclavage, dans un premier temps, n’a pas été aboli. Sans doute qu’une bonne partie des révolutionnaires trouvaient que les nègres des colonies n’étaient pas tout à fait humains.
 
Cet exemple laisse d’ailleurs penser que les prétendus « droits universels de l’homme » servent de paravent à des intérêts très particuliers : appétit de puissance d’un groupe social ou impérialisme occidental. Ce qui a été proclamé en 1789, c’est d’abord le droit du bourgeois mâle et blanc. Il en va de même aujourd’hui : c’est souvent pour des motivations bassement économiques ou géopolitiques qu’on invoque la défense des droits de l’homme et de la démocratie. La politique agressive de Bush est un exemple particulièrement frappant de cette hypocrisie.
 
Pourquoi les deux points de vue semblent inconciliables
 
On le sent bien : il y a beaucoup de vrai dans les deux discours. Cela prouve qu’ils ne sont pas si opposés qu’on veut bien le dire. Certes, ils ont bien du mal à se réconcilier, mais c’est – paradoxalement – parce qu’ils sont tous deux prisonniers d’une même vision du monde : les droits-de-l’hommistes comme les relativistes ont tendance à présenter les cultures humaines comme des systèmes clos et étrangers aux autres. À partir de là, deux options opposées sont possibles :
 
1. On peut considérer, dans une perspective relativiste, que la culture occidentale n’est qu’une culture parmi d’autres, et qu’on n’a aucun moyen de prouver sa supériorité dans les domaines éthiques ou juridiques. Prétendre apporter aux hommes du monde entier la démocratie et les droits de l’homme, c’est tomber dans une arrogance typiquement ethnocentriste.
 
2. On peut estimer, au contraire, que toutes les cultures ne se valent pas. Et si c’est le cas, les cultures supérieures (celles qui définissent correctement ce qui est bien et ce qui est mal) ont le devoir de se diffuser dans le monde entier. Par exemple, on considérera que la civilisation occidentale est par nature porteuse de valeurs universelles, déjà présente dans ses origines chrétiennes. Et l’on citera à titre d’exemple la célèbre phrase de saint Paul : « Il n’y a ni Juif ni Grec, il n’y a ni esclave ni homme libre, il n’y a ni homme ni femme ; car tous vous ne faites qu’un dans le Christ Jésus » (épître aux Galates, IV-28, traduction de la Bible de Jérusalem - Desclée de Brouwer). Tout serait déjà contenu dans le christianisme, donc : les droits de l’homme, les droits de la femme, et jusqu’au refus du communautarisme. En revanche, la culture islamique serait par nature incapable d’évoluer vers la modernité, la démocratie et l’État de droit. Et pour appuyer cette thèse, on n’aura aucun mal à trouver dans le Coran quelques versets montrant le caractère fondamentalement antidémocratique et machiste de l’Islam.
 
Incohérence du mauvais universalisme et du mauvais relativisme
En se représentant les cultures comme de grands blocs monolithiques et indépendants, l’universalisme et le relativisme ne sont pas seulement opposés l’un à l’autre : ils se contredisent eux-mêmes.
 
Le relativiste est conduit à dire deux choses parfaitement incompatibles :
- chaque homme est prisonnier de ses préjugés culturels – chaque homme, y compris moi, penseur relativiste. Ainsi, en tant qu’Européen je considère la culture occidentale comme supérieure aux autres, même sur le plan moral et politique ;
- moi, bon relativiste, je ne suis pas dupe de cette illusion. Je suis critique à l’égard de la culture dont je suis issu, j’ai réussi à me libérer de mes préjugés.
 
Le discours droit-de-l’hommiste n’est pas moins contradictoire, du moins s’il s’obstine à cloisonner les cultures du monde. D’un côté, il affirme qu’il y a certaines valeurs universelles : les droits de l’homme, la démocratie, voire l’« économie de marché » (sympathique euphémisme pour « capitalisme »). Autrement dit, ces valeurs ne sont pas seulement bonnes de son point de vue occidental : elles peuvent être reconnues par tout homme. D’un autre côté, il lui faut bien avouer que toutes les cultures ne partagent pas ces valeurs. D’où ce choix impossible : soit on laisse une grande partie de l’humanité dans l’ignorance et l’esclavage, ce qui revient à nier l’universalité des valeurs occidentales ; soit on intervient brutalement pour instaurer partout un ordre plus juste – au risque de violer sans cesse les droits de l’homme, et d’imposer la liberté par la contrainte. On vous bombarde, chers amis afghans et irakiens, mais c’est pour votre bien.
 
Chaque culture est issue d’un « métissage »
 
La seule manière de sortir de ces contradictions, c’est d’envisager les cultures comme des ensembles complexes, évolutifs, et en perpétuelles interactions. Être authentiquement relativiste, ce n’est pas se représenter les cultures comme des blocs homogènes et séparés : c’est au contraire les comparer, les considérer comme relatives – donc les mettre en relation les unes avec les autres. De même, être authentiquement universaliste, c’est affirmer que l’esprit humain est au fond le même partout, malgré les formes très diverses qu’il prend dans les différentes cultures du monde. Cela implique donc qu’il y a, dans chaque culture, des passerelles en direction des autres. Au lieu de vouloir imposer les valeurs occidentales au reste du monde, l’universalisme véritable consiste à mettre en lumière ces passerelles, à dégager un terrain d’entente entre les cultures étrangères et la nôtre.
 
Il suffit d’ailleurs d’étudier un peu l’histoire pour voir que chaque culture existante est une synthèse plus ou moins réussie de cultures d’abord étrangères les unes aux autres. La culture chrétienne, par exemple, est le fruit d’une rencontre entre au moins deux cultures (juive et gréco-romaine) bien différentes, voire opposées.
 
Chaque culture est travaillée par des contradictions internes
 
Mais les cultures n’évoluent pas seulement au contact des cultures étrangères : elles sont amenées à se transformer à cause de leurs contradictions internes. Voici quelques exemples de telles contradictions :
 
1. La culture indienne, largement imprégnée d’hindouisme, considère qu’une même âme peut s’incarner tour à tour dans une mouche, un éléphant, un brahmane, un commerçant, un éboueur, etc. On pourrait donc s’attendre à ce que les Indiens, à l’instar de Gandhi, aient du respect et de la compassion pour tous les animaux, et en particulier pour tous les hommes. Or, ce n’est visiblement pas le cas, vu la manière dont les femmes ou les intouchables sont généralement traités en Inde.
 
2. L’esclavage a existé (ou continue d’exister) dans diverses civilisations, y compris la civilisation occidentale. Or, le rapport aux esclaves a toujours été contradictoire. D’un côté, on les a traités comme des bêtes de somme, voire comme des machines. De l’autre, on leur reconnaissait une certaine humanité. Par exemple, les chrétiens ou les musulmans les ont jugés dignes d’appartenir à leur religion.
 
3. Comme je l’ai rappelé tout à l’heure, les révolutionnaires de 1789 ont affirmé que tous les hommes sont égaux, tout en réservant des privilèges aux riches, aux femmes et aux Blancs. Ce genre de contradiction est typiquement occidental : aujourd’hui encore, les gouvernements américain et européens parlent beaucoup de liberté et de droits de l’homme, mais ils ne cessent de contredire par leurs actes cette belle idéologie. Mais le problème n’est pas que politique. Une des caractéristiques de la civilisation occidentale actuelle, c’est la nature de son système économique : le capitalisme. Or, ce système contredit par bien des aspects la liberté, l’égalité et la démocratie auxquelles on a pourtant coutume de l’associer.
 
Une valeur vraiment universelle : la liberté
Les trois exemples que j’ai donnés ont quelque chose en commun : ils font à chaque fois référence à des rapports de domination. Ce n’est pas un hasard. D’une part, ces rapports existent dans toutes les cultures ; d’autre part, ils impliquent toujours une certaine contradiction. Pour dominer quelqu’un, en effet, il ne suffit pas d’avoir sur lui une supériorité physique : il faut l’asservir mentalement. Aussi le dominé est-il conditionné pour négliger ses propres désirs en faveur des désirs de son maître. Cela signifie qu’on l’éduque – au moins de manière rudimentaire – et qu’on fait appel à son intelligence. Par exemple, on va lui inculquer une religion pour l’aider à accepter son sort. Ainsi, il est presque reconnu comme une personne. Mais, en même temps, il est traité comme un animal, voire comme une chose, comme un objet qu’on peut manipuler à sa guise.
 
Ce genre de contradiction peut passer longtemps inaperçu, y compris aux yeux des dominés. L’esclavage a duré des siècles en Europe sans être sérieusement contesté. Même les chrétiens n’ont pas trouvé choquante cette institution, malgré la belle phrase de saint Paul citée plus haut. Mais tôt ou tard l’édifice culturel se fissure. Toute contradiction est facteur d’instabilité. Au contact d’une autre culture, ou à l’occasion d’un grand bouleversement historique, les dominés découvrent que leur situation n’est pas si normale qu’on le leur avait dit. Alors, ils commencent à revendiquer des droits. C’est ainsi que les intouchables, en Inde, se mobilisent de plus en plus pour l’abolition effective du système des castes. De la même manière, la Révolution française a fait prendre conscience aux esclaves, aux femmes et aux pauvres qu’ils avaient des droits en tant qu’êtres humains. Sans l’avoir voulu pour la plupart, les révolutionnaires bourgeois ont mis en branle les mouvements abolitionniste, féministe et ouvrier.
 
S’il y a donc une idée universelle, c’est celle de liberté. Loin d’être une invention occidentale, le désir de liberté est présent en tout homme. Même si on y est habitué depuis l’enfance, il n’est jamais agréable d’être dominé, et il suffit de développer un peu sa raison pour trouver cette situation injuste.
 
Conclusion
 
Si la culture occidentale a une supériorité morale, c’est seulement dans la mesure où elle a accouché de théories qui critiquent radicalement toutes les formes de domination. Encore faut-il remarquer qu’elle est souvent en flagrante contradiction avec ces beaux discours. Souvent même, elle se sert des idées de liberté et de démocratie pour imposer les pires formes d’oppression. En ce sens, elle est encore plus détestable que les autres cultures, parce que plus hypocrite. Enfin, il faut rappeler que les droits de l’homme et la démocratie sont universels dans la mesure où ces valeurs sont présentes – au moins à titre de germe – dans toutes les cultures. Ce n’est donc pas à l’Occident de les imposer au reste du monde. Tout ce que nous pouvons faire, c’est cesser de soutenir les dictatures, mettre fin à l’impérialisme sous toutes ces formes, et aider les hommes qui, dans leur pays, luttent contre l’oppression dont ils sont victimes. En gros, il faudrait faire le contraire de ce que font nos gouvernements.



par J. GRAU jeudi 25 septembre 2008 - 62 réactions
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  • Par Traroth (---.---.---.211) 25 septembre 2008 14:21
    Traroth

    Si vous ne comprenez pas une idée, ce n’est pas forcément l’idée qui est stupide, si vous voyez ce que je veux dire... smiley

  • Par bob (---.---.---.84) 25 septembre 2008 11:15

    Monsieur,

    Votre article est eloquent mais vous ajoutez a certaines reprises des inferences qui sont tout a fait subjectives quand elle ne sont pas etayees.

    Lorsque vous dites que les relativistes veulent apporter aux hommes du monde entier la democratie et les droits de l’homme, vous vous contredisez : Une culture relativiste va montrer des raisons morales endogenes a l’invasion d’un pays (risque d’invasion, attaques non-justifiees etc...) et non pas des raisons bases sur des concepts philosophiques (apporter la civilisation, etc...).
    De plus chaque pays, quelque soit sa culture a vocation a s’etendre des qu’il en a les moyens. La raison donnee a la chair a canon est davantage de l’ordre de la propagande.

    Quant a cette reference au christianisme qui a structure l’Europe pendant pres de 1500 ans, beaucoup la critique mais aucune organisation n’en a fait autant.
    Vous oubliez aussi l’integration de la culture germanique ( les francs).

    Vous soulignez l’importance donne aux "blancs" pendant la revolution francaise mais n’est-ce pas plus de 99 pour cent de la population ?
    Doit-on donner davantage de privileges a une communaute au motif qu’elle est minoritaire ?

    Vous critiquez le capitalisme mais savez-vous ce que c’est ?
    "propriete privee des moyens de production", nous sommes loin des requins de la finance que vous critiquez ( a juste titre) mais vous incluez de fait tout proprietaire meme a petite echelle dans votre critique.

  • Par Christophe (---.---.---.22) 25 septembre 2008 12:32
    Christophe

    @L’auteur,

    Votre approche me semble ne pas mettre en perspective les différents niveaux de raisonnement.

    Que vous abordiez les valeurs à un niveau logico-philosophique, mais que vous les compariez aux usages d’une culture me laisse pantois. Est-ce à dire que la tradition tend à restreindre le domaine de la liberté pour celui qui est imprégné de cette culture ?

    Tout le problème réside dans le fait quasi impossible de se mettre à la place de celui qui fait avec ses idées et sa façon d’appréhender le monde qui l’entoure.

    Vous versez d’ailleurs un peu trop dans une approche relativiste caricaturale ou vous laissez penser que chaque culture est sur un pied d’égalité, alors que pour le relativisme, les différentes cultures sont incomparables.

    Quant à l’universalisme que nous attribuons à nos valeurs accidentales et notre volonté affiché de les transmettre aux barbares (je force le trait) a des relent d’une anthropologie évolutionniste qui a mené aux pires exactions occidentales. J’ai plutôt tendance à rejoindre Jurgen Habermas : Au lieu d’imposer à tous les autres une maxime dont je veux qu’elle soit une loi universelle, je dois soumettre ma maxime à tous les autres afin d’examiner par la discussion sa prétention à l’universalité. Ainsi s’opère un glissement : le centre de gravité ne réside plus dans ce que chacun souhaite faire valoir, sans être contredit, comme étant une loi universelle, mais dans ce que tous peuvent unanimement reconnaître comme une norme universelle.

    Lorsque vous abordez la liberté, je rejoins votre propos au niveau logico-philosophique, mais pas du tout dans la forme qu’elle prend dans l’esprit humain au fur et à mesure qu’elle se traduit dans le monde des actions. La liberté est une caractéristique individuelle, elle ne peut se rattacher qu’à l’individu. Il me semble difficile d’émettre un jugement péremptoire sur la liberté de chacun sachant que chaque individu se construit à partir des autres et du monde qui l’entoure ; ce qui veut dire, à l’échelle mondiale, que la liberté absolue est une pure utopie. La liberté réelle consiste à définir la part de liberté individuelle que nous pouvons assumer (notion de responsabilité) en acceptant les règles de vie commune (nous restons des animaux politiques) qui restreignent la liberté individuelle.

    Lorsque vous abordez le lien de domination, étant donné que vous connaissez Hegel, que pensez-vous de la dialectique du maître et de l’esclave dans la phénoménologie de l’esprit. Qui dépend de qui ?

    La seule liberté immuable est celle de penser. La seule façon de la restreindre consiste à masquer ou fausser les informations d’entrée nécessaires à un raisonnement. Je ne connais aucun pays, aucune nation qui ne manipule pas les informations en ce bas monde.

  • Par J. GRAU (---.---.---.157) 25 septembre 2008 14:52

    Suite de mes réponses


    A Bob :


     Vous écrivez : "Lorsque vous dites que les relativistes veulent apporter aux hommes du monde entier la democratie et les droits de l’homme, vous vous contredisez". En réalité, je n’ai jamais dit une telle chose : ceux qui veulent apporter au monde la démocratie et les droits de l’homme sont les universalistes, ceux que j’ai appelés les "droits-de-l’hommistes".


     Je n’ai jamais dit qu’il fallait privilégier les non-blancs ! J’ai simplement fait remarquer qu’il y avait une contradiction à affirmer que "TOUS les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit" tout en faisant une exception pour les esclaves. Même si ceux-ci ne représentaient qu’un pourcent de la population de l’époque (chiffre à vérifier), c’était une exception qui invalidait totalement l’universalité des droits de l’homme. D’ailleurs, une partie des révolutionnaires français était farouchement opposée à l’esclavage - lequel fut d’ailleurs aboli, au moins dans les textes, en 1794, avant d’être rétabli sous Napoléon.


     Lorsque je parle du capitalisme, je parle du capitalisme réellement existant, un système qui a toujours favorisé les GRANDS propriétaires au détriment des salariés, mais aussi des petits propriétaires. Mais ceci est un débat sans fin...

    A Christophe :

    Je ne peux pas répondre à toutes vos remarques et critiques. Voici cependant deux ou trois réponses :


     La citation d’Habermas est belle et proche de mon point de vue (ou, plus modestement, c’est mon point de vue qui se rapproche du sien) : effectivement, la véritable universalité n’est pas dès le départ donnée dans l’esprit supérieur d’un des interlocteurs. C’est quelque chose qui émerge au cours de discussions.


     Cette idée contredit d’ailleurs la vôtre, à savoir que le relativisme véritable considère que chaque culture est incomparable aux autres. Je pense qu’il y a une autre manière d’être relativiste, qui est précisément de dialoguer avec des gens d’autres cultures, en essayant de se débarrasser de ses propres préjugés. Cela ne signifie d’ailleurs pas mettre toutes les cultures sur un pied d’égalité (je n’ai pas écrit cela). Sur certains points précis, une culture peut être supérieure à une autre (sur le plan militaire, par exemple, ou dans l’art de régler des conflits internes, dans l’usage de certaines techniques médicales, etc.). Cf. à ce sujet ce que dit un relativiste subtil : Claude Lévi-Strauss (dans Race et histoire, notamment).


     Sur Hegel et sa dialectique du maître et de l’esclave, il y aurait beaucoup à dire. Il est certain que le maître dépend de son esclave autant que l’inverse. De manière générale, les dominants ont toujours besoin des gens qu’ils dominent. Mais ce que dit Hegel ne me paraît pas suffisant : pour que l’esclave se libère de sa servitude, pour qu’il prenne conscience de sa valeur et soit reconnu comme un égal par son maître, il ne suffit pas qu’il travaille. Le travail est peut-être indispensable, mais en aucun cas suffisant : la preuve, c’est que l’esclavage a duré pendant des siècles, alors que les esclaves accomplissaient de nombreux travaux remarquables (y compris intellectuels : les "pédagogues", dans l’Antiquité, étaient généralement des esclaves précepteurs). En fait, c’est avec la montée de la puissance de la bourgeoisie, de la Renaissance jusqu’à nos jours, que le travail a progressivement été valorisé (au détriment de l’oisiveté, qui était une valeur aristocratique). Encore faut-il nuancer : ce qui a été valorisé, c’est certains types de travaux (plutôt intellectuels) ; aujourd’hui encore, un grand nombre de travaux (et de travailleurs) sont méprisés, parce que jugés sales, dégradants et trop peu intellectuels.

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