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Le meilleur ouvrier de France a stoppé sa grève de la faim contre une absurdité législative

David Grigny, meilleur ouvrier de France 2010 en ébénisterie décoré en Janvier 2008 par Nicolas Sarkozy, a stoppé sa grève de la faim après avoir été reçu par Frédéric Mitterrand. Si vous n'habitez pas le Nord de la France, vous ne connaissez probablement rien de son histoire car seuls les médias régionaux (Nordéclair, la Voix du Nord, Wéo...) ont relayé sa lutte pour... gagner le droit de travailler dans son propre pays...

L’artisanat est la première entreprise de France, nous répète-t-on à la télévision, mais il semblerait qu'elle ne soit pas la mieux lotie. Je ne fais ici que la synthèse de ce qui a été rapporté dans les colonnes de « la Voix du Nord », dans des articles de Céline Wlodarski, afin de résumer en un seul texte les articles qui relatent le combat d'un homme qui lutte pour qu'une administration technocratique le laisse exercer son talent.

David Grigny, artisan ébéniste restaurateur de mobilier ancien

D'abord il est nécessaire de faire une brève biographie de David Grigny, artisan ébéniste restaurateur de mobilier ancien, issue d'un article paru le 20 octobre 2011 dans « la Voix du Nord » : « David Grigny a commencé ce travail a 14 ans. Il est titulaire de trois CAP et un BEP (menuiserie, sculpture et ébénisterie). Il a accompli le Tour de France des compagnons et travaillé pour un grand antiquaire parisien. Originaire de Haisnes, il a ouvert son atelier à Lille et, en Janvier 2008, à l'issue de trois années de travail sur le concours, il décrochait sa médaille de meilleur ouvrier de France ainsi que le diplôme qui allait avec : un brevet de maîtrise. Or, « en 2001 on nous donne ce brevet et en 2002, un décret européen stipule qu'il faut avoir une licence, un master ou un doctorat... » Une seule possibilité pour que David Grigny exerce en France : habiter... hors d'Europe. »

Voilà donc le problème : une loi européenne peut interdire à un artisan français, même s'il est le meilleur, de travailler en France s'il n'a pas les qualifications requises. Mais s'il habite hors d'Europe et qu'il travaille à bas prix, alors il peut venir exercer son métier en France. C'est l'absurdité européenne dans toute sa splendeur...

Le décret en question

Le fameux décret est détaillé dans un autre article de « la Voix du Nord », datant du 03 Novembre 2011 : « De la loi du 4 janvier 2002, découle un décret d'application stipulant qu'un artisan restaurateur (meuble, tapis, tableau, céramique...) doit être titulaire d'un diplôme – cinq écoles en délivrent – reconnaissant un niveau d'au moins quatre années d'études et, à la fin d'un second cycle d'enseignement supérieur, avoir fait valider ses acquis. Titulaires d'un diplôme d’État niveau 3, les meilleurs ouvriers de France, pourtant artisans de l'excellence française et jouissant parfois d'une renommée internationale, se voient évincés au profit d'universitaires diplômés de niveau 2 ».

Or les « chantiers de musées » représentent 60% du secteur d'activité de David, et ils lui sont désormais interdits car les diplômes permettant d'accéder à ces projets de restauration sont réservés aux titulaires de l'un des cinq diplômes reconnus pour être restaurateur habilité. Ces diplômes sont délivrés par la Sorbonne, l'Institut National du patrimoine, l'école supérieure des Beaux-Arts de Tours, l'école d'art d'Avignon et par des États membres sous condition.

« Ils ne veulent plus de gens issus de la filière professionnelle »

« Les personnes qui sortent de ces écoles ne savent même pas tenir un outil » déclare David dans l'article du 20 octobre. « Elles ne font que du travail de conservation, du nettoyage et du dépoussiérage. » « Ils ne veulent plus de gens issus de la filière professionnelle. » ajoute-t-il.

Il continue ainsi de décrire la situation absurde dans laquelle il se trouve : « En France, il y a 37.000 églises, 2.800 musées, sans compter les châteaux, les hôtels particuliers. Sauf qu'aujourd'hui, dans les DRAC (Direction régionale des affaires culturelles) on vous répond qu'on peut vous mettre dans la liste des sous-traitants, ou bien vous donner du mobilier « pas classé ». »

Alors lorsqu'il est décoré de sa médaille de Meilleur Ouvrier de France par Nicolas Sarkozy en janvier 2008 à l’Élysée, David Grigny en profite pour expliquer au président Sarkozy sa détresse devant cette loi absurde qui l'empêche de travailler dans son propre pays. Le président lui répond alors : « Il ne faut pas dire ça, une loi ça se change ». Promesses, paroles... Trois ans après la situation est toujours la même pour lui. Alors fin 2010 il a décidé de rendre sa médaille, afin d'effectuer un « geste symbolique ». Et il a reçu en retour une carte de vœux impersonnelle de la part de l’Élysée.

Dans l'impossibilité d'exercer son métier, il s'est inscrit à Pôle Emploi qui lui a proposé une reconversion professionnelle. Désespéré, il a alors commencé une grève de la faim le 18 Octobre, pour qu'on lui laisse enfin exercer ses talents.

Une entrevue au ministère de la Culture

Après presque deux semaines de grève et quelques articles dans la presse, son cas commence à s'ébruiter et le Lundi 31 Octobre, il reçoit un coup de téléphone qu'il espère salvateur, l'invitant à une entrevue d'une heure avec Frédéric Mitterrand, ministre de la Culture, accompagné d'un juriste et d'un conseiller du ministère.

A sa sortie, David Grigny estime la rencontre « satisfaisante », le ministre s'étant rendu compte que cette loi était une aberration totale mais qui présenterait des failles juridiques, et il décide alors d'arrêter sa grève de la faim. « Monsieur Mitterrand a été très réceptif et si l'artisanat n'est pas son domaine de prédilection, il prend très à cœur l'avenir du savoir-faire français. Et il a bien compris qu'une certaine caste avait la main mise dessus. » déclare-t-il dans un article du 08 Novembre de « la Voix du Nord ». « Frédéric Mitterrand s'est engagé à évoquer le problème devant l'Assemblée Nationale ce mois-ci, dans l'optique d'un nouveau vote. » déclare-t-il également.

Le Ministère a refusé de communiquer sur la question de ces promesses...

David Grigny est loin d'être le seul dans ce cas.

David a reçu le soutien de la Société Nationale des Meilleurs Ouvriers de France (SNMOF), car il est loin d'être le seul dans ce cas. « La situation est humainement imbuvable, et moralement pas défendable » a déclaré Gérard Rapp, président de la SNMOF dans un article du 29 Octobre, toujours dans « la Voix du Nord ». Selon lui de nombreux « artisans passionnés », « génies au bout des doigts », aux « qualités humaines absolument incroyables » ne peuvent plus exercer leurs métiers en France.

D'ailleurs l'un d'eux, artisan tapissier à Cassel, déclare d'une façon beaucoup plus large : « Il y a une vraie misère. » « David n'a pas eu de chance. Mais il y a bien pire que lui. Des artisans sans ressources ni couverture maladie, il y en a beaucoup. »

Alors devant le tableau de la réalité, quand on évoque les promesses ministérielles les langues se délient : « Entre ce qui est promis et ce qui est fait, il y a souvent un monde » déclare Gilles Lefort, le responsable de la SNMOF des sept départements du Nord. « C'est un problème purement français, un ultra-protectionnisme pour des artisans triés sur le volet par une certaine sphère parisienne. »

Du lobbyisme, alors ? Il semblerait que oui, et que l'entretien de notre patrimoine soit bel et bien réservé à une certaine catégorie de la population. « Aujourd'hui ce sont les objets d'art qui sont menacés, demain il s'agira des monuments historiques. » rappelle David pour signaler la nécessité urgente de corriger le problème.

Le 24 Novembre, David Grigny sera présent lors de la réception des nouveaux lauréats du concours des meilleurs ouvriers de France, et rencontrera à nouveau Frédéric Mitterrand et Luc Chatel, Ministre de l'éducation nationale. Ils envisageront alors l'intervention devant l'Assemblée Nationale.

Le lendemain, 25 Novembre, 12 lauréats du titre de meilleur ouvrier de France ainsi que des responsables de la Société Nationale des Meilleurs Ouvriers de France doivent être reçus par Nicolas Sarkozy et doivent évoquer entre autres le cas de David Grigny, et peut-être lui rendre sa médaille et le droit d'exercer son talent. Ce sera l'aboutissement de presque quatre ans de lutte acharnée d'un homme pour gagner le droit de travailler dans son pays.

La loi incriminée, dans le meilleur des cas, ne sera modifiée que dans trois mois...

 

http://mathieu.zeugma.over-blog.com/

 

Articles originaux venant de « La Voix du Nord », et étant disponibles sur le site de la ville de Béthune :

20 octobre :

http://www.bethune.maville.com/actu/actudet_-David-Grigny-meilleur-ouvrier-de-France-en-gr232ve-de-la-faim-pour-pouvoir-retravailler_loc-2019890_actu.Htm?xtor=RSS-4&utm_source=RSS_MVI_bethune&utm_medium=RSS&utm_campaign=RSS

29 octobre :

http://www.bethune.maville.com/actu/actudet_-La-Soci233t233-nationale-des-meilleurs-ouvriers-de-France-soutient-le-gr233viste-de-la-faim_loc-2026266_actu.Htm?xtor=RSS-4&utm_source=RSS_MVI_bethune&utm_medium=RSS&utm_campaign=RSS

03 novembre :

http://www.lavoixdunord.fr/Region/actualite/Secteur_Region/2011/11/03/article_en-greve-de-la-faim-depuis-trois-semaine.shtml

08 novembre :

http://www.bethune.maville.com/actu/actudet_-Re231u-par-Fr233d233ric-Mitterrand-David-Grigny-meilleur-ouvrier-de-France-a-stopp233-sa-gr232ve-de-la-faim_loc-2031902_actu.Htm?xtor=RSS-4&utm_source=RSS_MVI_bethune&utm_medium=RSS&utm_campaign=RSS

par Zeugma (son site) mercredi 16 novembre 2011 - 24 réactions
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Les réactions les plus appréciées

  • Par eric (xxx.xxx.xxx.219) 16 novembre 2011 10:10

    Passionnant !
    Cela a l’air d’une absurdité mais n’en est pas une.
    Il y a là une tendance générale et elle est idéologique autant que corporatiste.
    Corporatisme, c’est clair, les diplômés veulent défendre leur gâteau. Mais il n’y a là rien de bien nouveau.
    Les donneurs d’ordre veulent ouvrir un grand parapluie : " en cas de problème on se retranche derrière la qualité du diplôme.
    L’école E.N. veut préserver des débouchés et une légitimité, confrontée qu’elle est à la concurrence d’autres filières de formation, en particulier dans les domaines professionnels.
    Les bureaucraties veulent rester "entre elles ". Après tout, le modèle proposé n’est jamais qu’une systèmatisation des écoles de la fonction. publique qui ont de facto un monopole d’embauche pour tous les cadres publics mais ne se privent pas de rechercher des postes dans le privé. Où comme l’ONF qui cassait les prix sur des prestation au privé, mais n’aurait jamais eu recours aux service d’un expert forestier privé.
    Cela participe du même mouvement qui diminue la pratique du violon au profit du pédagogisme et de l’histoire dans la formation des professeurs de violon, idem pour la gym etc...

    Idéologiquement, il y la peur panique des "inégalités" et de la plus grave d’entre elles, le talent. Avec des diplômes "scolaires" on est à la fois en thèorie objectif, et en pratique on peut réserver les meilleurs places à ceux qui recrachent la vulgate idéologique éducation nationale. Accessoirement aux enfants de prof ( 50% des polytechniciens par exemple).
    Il y a aussi le refus d’une classe moyenne lettrée de gauche,qu’une "intelligence" puisse être entre autre "manuelle" et que ’on retrouve bien dans le mépris de gauche pour le "peuple", les "ouvriers", les "nouvelles classes populaires" ou les "abêtis par TF1 comme ils disent.
    C’est parfaitement cohérent avec le refus d’investir vraiment dans la formation pro, contrairement aux allemands, au motif que ces filières sont peu prestigieuses, peu abstraites, peu intellectuelles.

  • Par jef88 (xxx.xxx.xxx.222) 16 novembre 2011 12:09
    jef88

    Cela fait trente ans que les gouvernements successifs démolissent le petit entrepreneuriat...
    Trente ans que le "diplôme" prend le pas sur le savoir faire...
    Trente ans que l’ondégoute , à l’école, les jeunes des métiers manuels

    QUI EN TIRE BENEFICE  ???

    Les multinationales qui fabriquent à l’étranger et la grande distribution qui se fait des co...es en or !!!

  • Par Olivier (xxx.xxx.xxx.90) 16 novembre 2011 10:33

    C’est sur que s’il compte sur une promesse de Sarkozy, il n’est pas prés d’être sorti d’affaire !

    Cette affaire n’est qu’une absurdité de plus dans la France d’aujourd’hui. Il y a une bureaucratisation qui n’est en général qu’un nivellement par le bas, à coups de diplômes ronflants au savoir scolaire et de faible qualité.
    La filiaire professionnelle, comme le dit Eric, a été systématiquement sacrifiée, convertie en "poubelle" du l’enseignement général.
    A cela s’ajoute des arrières-pensées assez troubles de la part de l’élite : l’artisanat est une part importante du patrimoine et de l’identité française, cela même que ces gens vomissent et qu’ils voudraient faire disparaître.
    Le sort réservé à l’Agriculture relève du même mécanisme.

  • Par Richard Schneider (xxx.xxx.xxx.252) 16 novembre 2011 10:53
    Richard Schneider

    On ne peut qu’encourager des articles traitant de tels sujets : ils décrivent l’absurdité incroyable de ce système. Tout est : bureaucratie kafkaïenne, mépris pour cet artisanat (dans artisanat, il y a "art") etc ...

    Avec la mondialisation qu’on nous impose à marche forcée, tout ce qui pourrait enrichir le patrimoine national est à "ringardiser" ... Le talent doit se fondre la masse.
    L’avenir n’est pas gai. 
    En revanche, je ne comprend pas la charge d’Éric contre l’EN. Il se trompe de cible. Ce n’est pas l’École à la française qui est responsable de l’absurdité de la situation décrite par l’auteur : ce sont les règlements édictés par les technocrates de tout poil.

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