• samedi 26 mai 2012
  • Agoravox France Agoravox Italia Agoravox TV Naturavox
  • Agoravox en page d'accueil
  • Newsletter
  • Contact
AgoraVox le média citoyen
La fondation Agoravox
  Accueil du site > Tribune Libre > Le sujet de français au Brevet : une stérilisation savante de la réflexion (...)
44%
D'accord avec l'article ?
 
56%
(23 votes) Votez cet article
  • Faire un don
  • Imprimer cet article
  • Marquer et partager

Le sujet de français au Brevet : une stérilisation savante de la réflexion des élèves

L’inspection pédagogique de l’Éducation nationale s’est encore surpassée cette année pour proposer un sujet de Français au Diplôme national du Brevet. Qu’elle ait cru devoir rendre hommage au récent prix Nobel de littérature, Jean-Marie Gustave Le Clézio, en choisissant une page d’un de ses livres, pourquoi pas ? Mais pourquoi celle-là ? Quelle représentation fataliste et voyeuriste du monde révèlent un tel choix et le sujet de rédaction censé en découler !

 
Un exemple de leurre d’appel humanitaire et de sa stérilité

Extraite du livre « L’enfant de sous le pont  », cette page présente un SDF survivant de récupération dans les poubelles et conforme au stéréotype de l’emploi, hirsute, sale, ivrogne, au moment où il découvre, sur son lit installé sous un pont, une boîte de carton contenant un bébé abandonné, « une petite fille » grelottant de froid.

On ne trouve pas meilleur exemple de leurre d’appel humanitaire poignant qu’un bébé ainsi abandonné entre les mains d’un SDF.

- Pareille exhibition du malheur d’autrui stimule d’abord le réflexe inné d’attirance jusqu’à la fascination du voyeurisme : plaisir et malheur d’autrui, ou leur simulation, ont le don de susciter chez le récepteur une sorte de sidération.

- La distribution manichéenne des rôles classe ensuite le bébé et le SDF dans le camp des victimes face aux bourreaux sans doute physiquement absents et non identifiés mais bien présents physiquement par métonymie : on songe aux parents et plus généralement à l’ordre social établi ; l’abandon de l’enfant comme la déchéance du SDF sont les effets de leur barbarie.

- L’accusation est d’autant plus facile à porter que la mise hors-contexte interdit toute compréhension des causes qui ont conduit à cette situation désastreuse. Le bébé est la victime par excellence à qui ne saurait être imputé une quelconque responsabilité du malheur qu’il subit ; mais le SDF bénéficie également, faute de contexte, d’une égale exonération.

- Sans aller jusqu’à l’assistance à personne en danger puisqu’il s’agit d’une fiction, un sentiment confortable de compassion est ainsi provoqué chez le lecteur qui en retire une image humanitaire avantageuse de lui-même.
 
Il ne reste plus qu’à s’en prendre au destin qui frappe les êtres sans discrimination, à crier des injures aux dieux, voire, comme dit Hugo dans son poème « La conscience », à « (lancer le soir) des flèches aux étoiles  ». Du moins chacun peut-il se réjouir d’y avoir échappé, avec peut-être un vague sentiment de culpabilité, puisque le trop perçu des uns est souvent présenté à tort comme la cause mécanique du moins perçu des autres, selon un fonctionnement comparable aux vases communicants.

Un beau sujet écarté : une exploration des causes de ces malheurs

Cette représentation de la réalité qui focalise l’attention sur les effets sans que les causes en soient explorées, incite à se résigner et à se soumettre à une fatalité contre laquelle on ne peut rien. Et pourtant, un abandon d’enfant ne trouve-t-il pas son explication dans la détresse d’une mère ? Elle peut n’avoir pas souhaité du tout cette grossesse pour diverses raisons, comme cette fillette brésilienne de 9 ans violée par son beau-père et dont la mère a été excommuniée par l’archevêque de Recife pour l’avoir aidée à avorter. Elle peut aussi être dans un tel dénuement qu’elle n’a pas les moyens de subvenir à ses besoins. On comprend mal toutefois qu’elle confie son bébé à un clochard qui est bien le dernier à pouvoir le sauver puisqu’il ne peut déjà pas se secourir lui-même. De même, on peut devenir SDF au terme de parcours très divers et inégaux.

On aurait donc pu attendre de l’inspection pédagogique de l’Éducation nationale qu’elle demandât en rédaction que fussent imaginées les causes qui ont conduit à l’un de ces deux malheurs. C’était amener les élèves à tenter de comprendre une situation en émettant des hypothèses plausibles.

Le choix de la science-fiction invraisemblable et inutile

Eh bien non ! L’inspection pédagogique a préféré non pas explorer le passé pour établir des relations vraisemblables de causes à effets, mais lire l’avenir dans le marc de café, en osant demander l’invraisemblable : « Quelques années plus tard…, lit-on. Ali a gardé avec lui « l’enfant de sous le pont » et il a pris soin d’elle. Un journaliste découvre toute l’histoire et la raconte. Il explique aussi en quoi et pourquoi la vie d’Ali a changé. Écrivez cet article.  »

Car comment imaginer qu’un bébé puisse survivre avec un clochard qui vit dans le plus extrême dénuement ? Quand bien même il trouverait dans les poubelles des trésors insoupçonnés jusque-là, est-il raisonnable de penser qu’un bébé puisse ne pas être répéré par l’entourage, qu’il ne soit pas confié à une institution et que le clochard ne soit pas inquiété pour vol d’enfant ? Manifestement la science fiction misérabiliste, façon 19ème siècle, est préférée par l’inspection pédagogique à la compréhension des mécanismes socio-politiques qui peuvent conduire à ces désastres sociaux.
 
Et on devine le journalisme qui a la préférence de cette inspection pédagogique dans une belle "éducation aux médias" : sous couvert de journalisme humanitaire qui, selon la formule d’Albert Londres prisée par certains, prétend « remuer la plume dans la plaie », c’est celui du voyeurisme et du leurre d’appel humanitaire stérile à la manière de Paris Match .
 
Le bébé abandonné, un stéréotype mythologique

Intericonicité aidant, l’inspection pédagogique de l’Éducation nationale a-t-elle été influencée par des relents de mythologie ? Ce bébé abandonné est, en effet, un stéréotype des mythologies. Le Grec Œdipe, fils de Laios, roi de Thèbes, est rejeté à sa naissance par ses parents quand un oracle leur apprend les crimes qu’il est condamné à commettre. Seule la pitié de l’esclave chargé de le mettre à mort lui vaut la vie sauve : abandonné suspendu à un arbre par les pieds pour échapper aux bêtes, il est recueilli par des gens de la cour de Corinthe ; il en sera quitte pour n’avoir que "les pieds enflés", ce qui est l’étymologie d’Œdipe. Moïse, le prophète hébreu, de son côté, est trouvé dans un panier flottant en bordure du Nil. Mais dans les deux cas, les enfants ont la chance d’être sauvés par des princes ou des gens à leur service. C’est la particularité des mythologies que de promettre un grand destin au plus démuni et de faire croire à la bergère qui épouse le prince charmant.
 
 
Dans le cas présent, le SDF qui découvre la petite fille dans son carton, n’a pas grand chose à lui promettre ; c’est la particularité de la dure réalité socio-politique que l’inspection pédagogique de l’Éducation nationale préfère ignorer pour stériliser la réflexion de ses élèves et en faire de futurs lecteurs abrutis de Paris-Match et de médias semblables. Paul Villach


 
par Paul Villach lundi 6 juillet 2009 - 21 réactions
44%
D'accord avec l'article ?
 
56%
(23 votes) Votez cet article

2 moyens pour donner

Don défiscalisé 10€ ou plus

Obtenez une réduction fiscale de 66% avec un e-reçu. Un don de 10 € ne vous coûte que 3€40.

Grâce à votre aide, AgoraVox peut continuer à publier plus de 1000 articles par mois. En donnant à la Fondation AgoraVox, vous offrez un soutien à la liberté d'expression et d'information.

Les réactions les plus appréciées

  • Par NICOPOL (xxx.xxx.xxx.238) 6 juillet 2009 18:51
    NICOPOL

    Mais oui bien sûr, des inspecteurs de l’Education nationale se réunissent secrètement la nuit, tramant de "savantes" machinations pour "stériliser" la pensée de nos chères têtes blondes. J’imagine le dialogue :

    "- OK, on commence sans attendre les retardataires... Objet de la réunion du jour : Comment rendre nos élèves "suffisamment abrutis pour lire Paris-Match. Des idées ? Personne ? ... Oui ? Guy ?

    - Ben moi je pense à utiliser un "leurre d’appel humanitaire", je sais pas moi, une handicapée mentale, un petit enfant africain, j’ai appris ça lors de mon dernier stage "Comment stériliser la pensée de nos enfants" à la Grande Motte, il parait que ça marche à tous les coups ce truc !

    - Bonne idée Guy, ça va provoquer un "réflexe inné d’attirance jusqu’à la fascination du voyeurisme" ! Je note sur le tableau véléda. D’autres idées, les amis ?

    - Oui, j’aime bien le petit enfant noir, c’est voyeurs, c’est porteur, nos élèves seront "sidérés" et auront envie de s’abonner à Télé 7 jours ! Je pense qu’on devrait aussi insister sur la "distribution manichéenne des rôles", genre un méchant curé ou un humanitaire pédophile, ou peut-être un militant de l’UMP qui fait un safari ?

    - OK Marie-Pierre, je note, mais attention, mettons bien le militant UMP "hors-contexte" pour que les enfants éprouve un "sentiment confortable de compassion" qui les rendra bien docile et malléable et les poussera, une fois adulte, à faire du tuning sur leur Fuego au lieu de lire du Karl Marx !

    - Euh ouais moi j’ai une idée trop glucose, plutôt qu’un petit noir on pourrait prendre un enfant abandonné sur la Seine, genre recueilli par un SDF bosniaque, vous savez, genre Moïse et, euh, comment, le mec qui voulait coucher avec sa mère, là, le truc mythologique, quoi...

    - Ah oui, Oeudipe tu veux dire, mais pourquoi la mythologie, c’est un peu stéréotypé tout ça non René ?

    - Ouais, mais, euh, comment, c’est trop "intericonique", ce truc !

    - Euh... Ah bon ? Et l’interconnericité.. euh... ton truc, là, ça fait lire Paris-Match ?

    - Ouais ouais, mon beau-frère il a vu Les 10 Commandements et depuis il joue au PMU !

    - OK, alors va pour l’interconnixité, euh... le SDF et tout ça !

    - Oui, mais "hors contexte", le SDF, "hors contexte", sinon les gosses vont embrayer sur une analyse marxiste critique de l’ultracapitalisme néo-libéral mondialisé qui a conduit le SDF sous ce pont, et ils vont prendre conscience de la dictature rampante que nos Maîtres s’efforcent d’établir en France, et ils vont voter NPA au lieu de s’abonner à Auto Moto !

    - Ah non surtout pas, on aurait l’air fin à l’Education Nationale si on forme des esprits critiques ! Bon, les gars, c’est pas tout ça mais il est minuit moins le quart et y’a le film de cul sur Canal qui commence, on s’arrête là, OK pour le SDF et le petit bébé, nos stagiaires Kevin et Mégane vont nous trouver un extrait d’un auteur à la page et hop, plié c’est emballé, nos Maîtres seront contents de nous et pourrons entrer au capital de Paris Match et VSD !"

    Merci, M. Villach, pour toutes ces révélations ! Je mettrais mes enfants dans une école privée !

    Mais au fait, l’éducation nationale, c’est pas "de gauche" ?? smiley

  • Par Bobby (xxx.xxx.xxx.209) 6 juillet 2009 17:36
    Bobby

    Bien d’accord avec vous Paul... c’est un tour de passe-passe et il est loin d’être le seul. Il semble que notre société se voue de plus en plus à un laminage de grande envergure aux fins de permettre aux décideurs d’avoir les coudées encore un peu plus franches... une question d’époque probablement ! La démocratie ne serait plus qu’un leurre dont seraient abreuvés les masses populaires, une oligarchie de fait gardant les rennes et usant de démagogie dans presque tous les registres... Nous sommes bien loin des essais grecs visant à déterminer le meilleur système de gouvernement ! On reste avec la fâcheuse impression que la filière rétréci chaque fois un peu plus vite.

  • Par ecophonie (xxx.xxx.xxx.105) 6 juillet 2009 20:33
    ecophonie

    Merci Nicopol pour ce commentaire bien poilant.

    J’ai bien tenté des réponses avec un argumentaire et tout mais je n’ai jamais su par où commencer tant la tâche était immense (notez l’intericonicité ici) et au vu du peu de commentaire avec pourtant tant de matière à redire, je ne devais pas être le seul.

    Merci encore.

    Mr Villach, prenez des vacances, décompressez.

  • Par Stalker (xxx.xxx.xxx.164) 7 juillet 2009 12:26

    Dommage, l’idée de départ de critiquer l’idéologie qu’il y a derrière un tel sujet est bonne, mais je trouve les arguments trop tirés par les cheveux et le postulat d’une sorte de complot me semble faux. L’Education Nationale ne pousse pas toujours à l’intelligence (je dois aussi rendre hommage à plus d’un professeur de vraiment m’avoir appris à réfléchir), mais les volontés individuelles de bien des enseignants et les processus informels y suffisent largement.

Réactions à cet article

Ajouter une réaction

Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page

Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.


Faites un don

Les thématiques de l'article

Palmarès

Agoravox utilise les technologies du logiciel libre : SPIP, Apache, Debian, PHP, Mysql, FckEditor.


Site hébergé par la Fondation Agoravox