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Le poids du silence

Sans Message, Souffrance.

L’amour par téléphone

Lucien et Marie ne se sont jamais rencontrés. Ils échangent des SMS depuis quelques mois ; une année peut-être. Ils se sont retrouvés sur un site de rencontre : un site qui met en relation des solitudes qui ont besoin d’un peu de chaleur. Au fil du temps, ces conversations écrites sont devenues une nécessité, un besoin vital pour Lucien. Il a trouvé en Marie la compagne idéale : celle qui ne lui demandera jamais de se montrer un mâle conquérant, sûr de lui, viril et performant.

Marie, de son côté, apprécie ces petits messages ; elle trouve du charme à ce garçon timide, réservé et certainement très maladroit dans le réel. Il est bien plus l’aise dans le maniement des mots, des traits d’humour, des saillies et des belles formules. Il l’amuse, il la distrait de son quotidien souvent un peu morose. Mais elle s’accorde des rencontres, des vraies, ne se satisfait pas de tutoyer ainsi les anges. Elle a besoin de se sentir aimée, certes, mais aussi que parfois le corps exulte.

Marie s’est accordé un week-end en amoureux avec un autre garçon, un contact du même site qui, lui, ne s’est pas satisfait des seuls messages. La dame a réclamé de la discrétion à son soupirant épistolaire, souhaitant que ses messages incessants ne viennent pas entraver cette parenthèse charnelle qu’elle compte bien vivre pleinement sans avoir à donner d’explications oiseuses ni même sans couper son indispensable téléphone.

Lucien se morfond. Lucien découvre les affres de l’amour. Il est jaloux : il ne peut se passer de ces pauvres messages anodins, ces petits signaux qui peuplent son univers. Marie va être embrassée, touchée et caressée par un autre homme. Il souffre, il ne comprend pas qu’elle ait besoin de plus : leur relation est si parfaite, si simple, si merveilleuse. Lucien ne sait plus à qui confier ses états d’âme, sa détresse …

Elle lui a demandé de faire silence, de ne pas lui donner signe de vie pendant 48 heures. Durant son escapade, elle veut l’oublier, l’écarter un temps de son existence ; c'est une autre vie qu'elle espère : bien loin de celle qu'elle mène aujourd'hui . Marie ne répond plus et Lucien se meurt d’inquiétude et de chagrin. Ce lien ténu, ce lien immatériel des petits messages écrits lui est devenu indispensable. Sa belle,pourtant, a souhaité qu’il cesse de la joindre : elle veut se retrouver seule avec elle-même et cette chance qui s’offre à elle de repartir du bon pied avec un autre garçon.

Lucien sait : Marie ne lui a rien caché de sa fugue. Il lui en est reconnaissant, il admire sa franchise et son honnêteté. Il ne s’imaginait pas cependant combien il allait pâtir de cette rupture transitoire, de ce blanc sur l’écran qui fait le vide dans sa tête, qui s’impose à lui comme une désespérance. Il s’était habitué à leurs échanges, il les quémandait, les espérait, les appréciait par dessus-tout. De tous petits mots, une histoire sur un téléphone, un amour par télécommunication. Si simple et si facile !

L’écran demeure sourd à ses prières. Marie ne va pas déroger à sa décision. Elle le tient à l’écart, l’abolit, le temps de s'immerger dans une bulle d’où il est exclu. Elle sait leur histoire impossible ; elle est partie à la recherche d’un autre probable, d’une main qui ne se dérobera pas. Elle aime leur histoire : elle le lui a écrit mais elle doit saisir cette chance pour sortir de ce cercle infernal dans lequel elle est engluée depuis trop longtemps. Elle veut aussi vivre vraiment une passion au grand jour.

La solitude lui est insupportable. Les messages, les petits signaux réguliers ne sont rien en comparaison d’une présence réelle, d’un compagnon qui saura peupler son univers et entourer sa vie de ce qu’elle a perdu en se retrouvant désespérément seule. Lucien est trop loin : il est un idéal inaccessible ; elle a besoin d’un lien tangible ; l’écran doit se matérialiser, elle n’est pas qu’héroïne de fiction ni même princesse de conte de fées.

Lucien sait tout cela et malgré tout ce qu’il a pu se dire, écrire, surtout, à sa belle, il suffoque devant un téléphone qui demeure sourd à ses appels intérieurs. Il respecte sa demande : il ne lui envoie aucun message, honorant un engagement qu'il vit désormais comme une torture. Il tourne comme un furieux devant son appareil, appelant de toutes ses forces un petit mot, une trace pour qu’il comprenne qu’elle ne l’a pas oublié.

Lucien vit chaque minute en compagnie des amants. Il regarde la pendule ; il imagine ce que sa dame peut faire, où elle peut être. Il la voit, abandonnée à cet autre qui existe vraiment alors que lui ne se matérialise que par le truchement d’un petit clavier. Il suffoque, il manque d’air. Il la sait offerte et demandeuse ; il la devine heureuse et, au lieu de s’en réjouir, il en devient fou.

Lucien découvre qu’il ne peut se passer de Marie, qu’il la désire à chaque minute, à chaque seconde. Qu’importe si ce ne sont que des mots qu’ils s’échangent ainsi ; qu’importe si tout n’est que pensée et amour cérébral. Il la veut sienne, sans partage. Il se montre égoïste, lui qui toujours veut s’en défendre. De quel droit réclame-t-il ce qu’il ne sait pas donner ?

Les heures s’étirent, interminables. Il a tout imaginé, vécu chaque instant de ce rendez-vous lointain et mystérieux dont il est totalement exclu. Il n’a pas perdu une seconde de ce qu’il a imaginé dans la souffrance d’une jalousie morbide. Il ne pourra jamais lui écrire tout ça. Quand il recevra le signal de la fin de sa pénitence, il lui faudra faire bonne figure, penser à elle qui a peut-être trouvé le bonheur, loin de lui.

Lucien se morfond, encore et toujours. Il regarde une nouvelle fois son écran. Pourquoi espère-t-il ainsi l’impossible ? Elle ne changera jamais de ligne : elle est si déterminée ; il le sait. Elle est ainsi sa Marie : elle va jusqu’au bout de ce qu’elle a décidé. Lui, il retourne sonder son absence, il a besoin d’elle, il veut tout savoir d'elle ; qu’importe si c’est pour apprendre qu’il n’est plus son preux chevalier. Il veut lire ses mots, respirer ses pensées, comprendre ses tourments à Elle, sa Marie virtuelle qui s’est évadée dans un réel qui ne sera jamais leur.

Le week-end s’est passé, Marie est revenue jouer son rôle, tenir sa place sur le petit écran. Lucien ne demandait que ça, n’attendait que ça. Il revit, retrouve son amour : celle qu'il n’embrassera jamais. Qu’a-t-il compris de ce long tunnel d’angoisse ? J’ai bien peur qu’il ne soit incapable d’en tirer la moindre conclusion satisfaisante. Marie est une femme de chair et de frissons ; elle vit en dehors du virtuel et Lucien est incapable d’affronter le monde réel. Il continuera à jouer les jolis cœurs en pianotant. Ils sont si nombreux ceux qui se cachent derrière cette illusion. Lucien est de ceux-là à tout jamais !

Virtuellement sien.

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20 réactions à cet article    


  • zygzornifle zygzornifle 8 décembre 2016 11:38

    Bah ils se mentent comme le font les politiques vis a vis des électeurs ....


    • C'est Nabum C’est Nabum 8 décembre 2016 12:32

      @zygzornifle

      Ils ne se disent que la surface des mots
      Comme nos guignols honteux


    • juluch juluch 8 décembre 2016 13:44

      triste et bien réel malheureusement....ça tiens pas debout !  smiley


      • C'est Nabum C’est Nabum 8 décembre 2016 17:38

        @juluch

        Notre société telle qu’en elle-même


      • Abou Antoun Abou Antoun 8 décembre 2016 18:51

        Je vois là la trame d’un scenar pour un ’thriller’ psychologique. Mais il faudrait revoir un peu votre copie. Osez introduire le crime par amour virtuel, meurtre d’un nouveau genre. Lucien désoude Marie et son amant réel. La traque remonte le fil des SMS, enfin, je ne sais pas les conneries habituelles, quoi.


        • C'est Nabum C’est Nabum 9 décembre 2016 06:35

          @Abou Antoun

          Tout ça est prévu dans le roman où ce texte n’a pas trouvé sa place


        • cétacose2 8 décembre 2016 20:02

          C’est peut ètre ,un moyen efficace d’enrayer le problème de démographie exponentielle.....


          • C'est Nabum C’est Nabum 9 décembre 2016 06:36

            @cétacose2

            La pilule sera moins dure à avaler


          • soi même 8 décembre 2016 21:58

            Vous évoquez certainement un dès problèmes le plus préoccupant qui a émergé avec les nouvelles technologies comment l’égocentrisme qui nous enferme dans sa solitude personnelle trouve un échappatoire illusoire virtuel.


            • C'est Nabum C’est Nabum 9 décembre 2016 06:37

              @soi même

              Je pense être capable d’observer notre société


            • Rincevent Rincevent 8 décembre 2016 23:34

              C’est bien là toute la différence entre les « amis » par Internet, bien au chaud derrière son clavier et son pseudo, ne livrant que ce qu’on veut bien et inventant si besoin et ceux de la vraie vie à qui il faut réellement se frotter (à tous les sens du terme).


              • C'est Nabum C’est Nabum 9 décembre 2016 06:38

                @Rincevent

                Grands sont les écarts au réel et immense devient la souffrance

                Merci


              • devphil devphil 9 décembre 2016 08:40

                Triste réalité d’une société individualiste , consumériste sans perspective.


                L’amour ça se vit à deux mais pas le temps de rencontrer , pas le temps de prendre le temps alors on consomme de manière individuelle sans perspective.

                Les rapports humains sont le triste reflet de la société.

                Philippe


                • C'est Nabum C’est Nabum 9 décembre 2016 10:00

                  @devphil

                  Je ne peux mieux dire

                  Triste constat


                • cétacose2 9 décembre 2016 09:15

                  Dans ce qui est devenue une pédécratie ,les amours entre un homme et une femme sont devenus anormaux et suspects... 


                  • C'est Nabum C’est Nabum 9 décembre 2016 10:01

                    @cétacose2

                    Vous tournez le dos au réel


                  • cétacose2 9 décembre 2016 10:06

                    @C’est Nabum
                    Bonjour !Oui ,je le confesse ,dans ce domaine ,je suis anomal...


                  • C'est Nabum C’est Nabum 9 décembre 2016 10:14

                    @cétacose2

                    Votre confession est toute à votre honneur

                    Le genre se plie aux effets de mode


                  • seungeun 12 mai 08:15

                    Bonjour,

                    Je m’appelle Seungeun, une Coréenne qui apprend le français.

                    Pour approfondir mon frnaçais, je l’ai écrit.

                    Si cela ne vous derange pas, n’hésitez pas à faire des commentaires sur cela.

                    Merci d’avance de le lire.

                     

                    L’amour serait un sentiment de base qui nous fait exister. Sans citer la nature sociale de l’homme ou la théorie de Freud, clairement, il nous faut l’affirmation de notre valeur d’exister par autrui, surtout l’amant. Même si qu’on devient plus nombreux, c’est plus difficile de se retrouver. Ce paradoxe nous montre la difficulté à laquelle on fait face. Et cela donne certaines explications pour des sites de rencontres qui nous présentent une autre possibilité de la relation. En même temps, on remarque que la relation virtuelle est accusée d’être trop loin de la réalité. En tenant compte de ce contexte et à travers de l’anecdote de Luciens et Marine, on pourrait aussi se demander si la relation sur l’internet est vraiment loin du réel et malgré cela, pourquoi on s’y trouve.


                     Une des accusations récurrentes est celle sur la superficialité du cyberespace qui nous permet un anonymat et d’être à l’aise derrière l’écran. Selon l’accusation, comme on se retrouve sur l’internet, notre relation devient loin du monde réel. A contrario, la tournure de la relation via l’internet montre mieux le vrai visage du réel. Elle reflète exactement comment on regarde la relation amoureuse d’aujourd’hui. Derrière l’écran, comme on est tellement à l’aise, on ose dire tout ce qu’on veut, alors que, dans le reel, on n’imagine jamais à sortir ces mots de la bouche ; ne se contacter que par les messages sans se voir, sans prendre le poids de la relation pour piquer le fruit de l’amour. 

                    Je ne parle pas de l’importance de la relation physique mais de l’audace et l’égocentrisme d’exiger son désir. Nos appetits bien cachés s’illuminent avec l’obscurité de l’internet. Cet oxymore nous montre bien la lâcheté humaine. On peut comprendre que le problème n’est pas où on s’est retrouvés mais comment on se retrouve, c’est-à-dire, on a envie de mener la relation d’une manière superficielle.

                    De plus, cette superficialité serait reproductible avec des situations précaires liées au capitalisme et à la modernité inhumaine en justifiant l’égocentrisme par le manque d’argent et de temps pour supporter la relation sérieuse et finalement par la fameuse peur en nous.

                    Mais, sérieusement, on est mis dans la relation superficielle par d’autres ? Je ne veux pas nier la précarité de nos conditions de vie. À cette ère dominée par la loi du marché, on devient soit  consommateur soit produit et sûrement, le consommateur est plus pratique et puissant si on a des moyens. Nous, ceux qui se sont habitués à ces deux options, choisissons un côté de consommation alors on calcule pour maximiser notre satisfaction par rapport au niveau des efforts. Cette situation nous montre bien que notre attitude de consommer même la relation amoureuse la rend superficielle. En ce qui me concerne, Lucien et Marie ne semblent pas les victimes mais les clients fidèles selon la loi du marché.

                     

                     Somme toute, la relation sur l’internet reflète bien la conscience actulle sur la relation amoureuse. Sans compréhension mutuelle, si on s’attache à recevoir le sentiment d’être aimé comme Marie et on ne veut que ce qu’on veut comme Lucien, vaut mieux l’appeler une transaction parce que la chaleur humaine lui manque. C’est nous-mêmes qui nous enfermons dans le calcul et alors c’est nous-mêmes qui pourrions nous sauver.

                     




                    • C'est Nabum C’est Nabum 12 mai 09:11

                      @seungeun

                      Je n’ai aucune légitimité à vous donner conseils et remarques sur votre prose
                      Bien des français de souche aimeraient écrire comme vous, ne soyez pas inquiète de votre langue, vous la maîtrisez à merveille

                      Quant au contenu, le jugement n’a pas sa place. C’est votre ressentiment et il se respecte

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