@maQiavel Une réaction, toutefois, à ceci : « les gens ne veulent pas la démocratie ». Dans votre lettre, vous écrivez en substance que le peuple est occupé à créer de la richesse pour subsister et qu’il n’a pas le temps de s’occuper en permanence de politique. »
Ce n’est pas tant — puisque c’est contraints par le système capitalistique — que les gens ne veuillent pas de la démocratie — au motif, avez-vous dit, qu’ils sont bien trop intéressés à travailler et produire de la richesse pour cela.
C’est qu’ils souhaiteraient, même et surtout en l’occurence de la démocratie, que ledit travail les serve plutôt que le Capital et la Finance. Car, puisqu’il s’agit ici de penser comme Machiavel, quand une richesse est créée, ce n’est pas pour eux et ils n’en sont ni dupes ni satisfaits.
Les efforts incessants du système pour circonvenir la souveraineté populaire ne nous laisse pas manquer le fait que périodiquement, le peuple entend se re-saisir non seulement de la souveraineté, mais des richesses accaparées par la caste machiavélique.
Le peuple signale ainsi sa résilience et questionne l’exercice prétendument absolu de la dictature aristo-capitalistique.
Mais n’allons pas trop vite en besogne : en attendant que les consuls latins comprennent ce qu’il y avait d’avantageux à quitter l’exiguïté de la capitale impériale pour aller se bâtir des châteaux dans les vastes et solitaires plaines d’Espagne, il fallut sous-traiter les tâches préfectorales, déléguer, confier l’important effort du commandement militaire à des barbares — latinisés, certes, mais barbares pour toujours, avait-on convenu d’avance : Francs ou Goths, peut-être même Africains, mais avec interdiction de souiller, par le fait d’une attraction seulement passible de la peine capitale, la pureté patrilinéaire.
Du galon, la promotion, oui ; mais pas le canapé, en somme.
Voilà l’inversion des valeurs que je dénonçais en entrée : on finit par faire dire au mot « peuple », « paysans métèques » — les désormais « gentils » — équivalent antique de nos tant honnis, mais si nécessaires « étrangers saisonniers » —, comme si la romanité s’était délestée du fardeau clanique ou tribal pendant que se taillant un empire.
Concédé au vulgaire et ne seyant qu’au Barbaresque — Le mot « gens » ne s’emploierait dorénavant que de l’engeance de ceux qu’il n’y aurait pas même lieu de considérer comme des… gens. Il s’avère seulement que ce décret s’appliquait aux meutes de bagaudes mâtinés de hors-la-loi, au nez et à la barbe des Provinciaux. Paradoxal, n’est-ce pas ? Ce qui l’est certainement, c’est qu’alors que l’on conspuait le Maurétanien ou le pannonien, c’est bien à lui que l’on confiait, manu militari, les terres gastes à faire revivre (code de Justinien). Voilà qui étaient les inavouables ancêtres immigrés des Français de souche.
Là où les anciennes civilisations gauloises avaient été vaincues, il n’était resté, après le passage de l’enseigne aquiline, que l’herbe piétinée des prés et à peine quelques ruines fort dépeuplées. Il était devenu vraiment tentant pour quelques patriciens d’aller enfin coloniser ces terres rendues vierges au fil du glaive et à l’aide de quelques autres outils ingénieux. Or, la condescendance (c’est encore vrai aujourd’hui, des néo-autochtones) ne dissuada pas pour autant les aristocrates de l’auguste cité latine de se doter de tout qui, dans l’empire, pouvait lui servir de colons et de mercenaires ; bien au contraire !
Ce fut, bien avant les terrifiantes déferlantes asiates ou puniques qui hantent encore le souvenir enfantin et un peu nébuleux de nos manuels scolaires, l’ère de migrants invités en renfort : supplétifs Francs saliens venus de Germanie et éligibles sans le savoir encore au statut point encore totalement inventé d’ » autochtones français » ; mais surtout, migrants de tous horizons, emmenés comme captifs, puis décrétés semi-libres bien loin de chez eux, pour seulement « cultiver un lopin de terre », mais sans convoler avec femme libre ; multitude de lètes réunie entre serfs et esclaves, dès le IVe S. pour participer à l’expansion démographique de toute la Gaule romaine et des royaumes qui purent s’en extraire. L’occasion fait le larron.
La pureté patrilinéaire, certes, mais sans le germe migratoire (comme si une conquête, une colonisation, n’était pas déjà une migration)… (code théodosien)
Or cinq siècles plus tard, ils avaient fait souche « […] dans l’Amiénois, le Beauvaisis, le Cambrésis et la vallée de la Meuse jusqu’à Tongres La partie méridionale de la Champagne autour de Troyes et de Langres en reçut aussi. Là où les intérêts stratégiques l’imposaient, des colonies militaires barbares (Francs, Goths, Taïfales, Sarmates, etc.) furent implantées en Italie, en Illyrie, en Gaule, en Espagne même, où l’on en dénombre une dizaine »…
L’Afrique romaine (c’est-à-dire, l’Afrique du Nord [de la Maurétanie à la Libye ; donc amputée, allez savoir pourquoi, de l’Égypte — cas à part, nous dit-on — et de la Cynénaïque, puisque la Crète était la plus proche [!]) ne comptait rien moins que 30 % de la population totale de l’empire ! Vous imaginez donc que les lètes n’étaient certainement pas que Germains.
Eh bien voilà : la race des seigneurs latins, avant même les grandes invasions, avait beaucoup de soucis à se faire : régnant sur des contrées vaincues, elle ne parvenait pas à garantir la pérennité de sa clanité — du moins, telle qu’elle se l’était toujours représentée, dans sa vaine arrogance. Devant une multitude que l’on trouvait hirsute, tout en clans bigarrés, en tribus réfractaires et en nations du cru, les nobles impériaux ne pouvaient que souhaiter se distinguer, resplendir au-dessus de la mêlée ; pour protéger — qu’on comprenne comme ils étaient sots ! — le précieux héritage patrilinéaire qui les reliait, pensaient-ils, jusque par-dessous les archipels égéens, aux seuls millénaires oliviers hellènes.
Tous seigneurs conquérants qu’ils étaient, les Romains avaient tout de même conscience que les étrangers en leurs provinces, c’étaient eux. De là à ce qu’on les y appelle « les barbares », il n’y avait qu’un pas, qu’il faillait définitivement décourager de franchir, le Rubicon l’ayant été, après Jules, de multiples fois, dans les deux sens et depuis belle lurette. Il s’agit donc de concocter le sens péjoratif de « peuplade » ; en abîme de la notion initiale de gens : la noble maisonnée des patriciens et celle, plus modeste, des plébéiens. C’est tout ce que le tribun de l’époque fut en veine de trouver pour donner encore un sens à son idée de la seigneurie : les clans, les nations et les tribus — justement, parce que sur leurs terres ancestrales —, il fallait leur rappeler qu’elles n’avaient été conquises que pour l’offense que leur barbaresque faisant à l’ombre impériale et qu’elles ne pouvaient en aucun cas bénéficier des privilèges forcément « originels », quasi mythiques, de la romanité. Commentallait-on s’y prendre ?
Je vois votre sourcil s’arquer sous l’effort pour comprendre où je souhaite en venir. Patience.
Le terme « gentil » a pour racine le terme latin gens — version masculine d’un terme féminin qui avait initialement le sens de « clan », « tribu », « nation », au sens d’une succession patrilinéaire.
Notez le rôle subalterne de la filiation matrilinéaire dans la définition de la « clanité » romaine. Le clan des femmes, en revanche, pour conquis qu’il était, n’avait pas droit au chapitre, dominas en résidence surveillée préfigurant les desperate housewives.
Voilà maintenant ce que nous assène sans pitié le Trésor de la Langue française : « du lat. class. gens, gentis fém., désignant à l’orig. le clan, le groupe de tous ceux qui se rattachent par les mâles à un autre ancêtre mâle commun (Ern.-Meillet), puis la famille, la race, le peuple ; gentes, plur. a été à l’époque impériale synon. de homines désignant “les gens”, d’où à basse époque, le genre masc. relevé pour cet emploi dans des syntagmes tels que gentium majorum et fortunatorum ; gentes qui... (TLL s.v. 1843, 6) ; de là (quelques ex. à partir du XIIIe. ds T.-L.) le genre masc. du fr. gens plur., fém. à l’orig., ce dernier genre étant conservé dans le cas notamment où l’adj. précédant le subst. fait corps avec lui (cf. Grev.10, 257, e) ».
Quoi ? Même une fois ces prémisses étymologiques posées, toujours pas de scandale ? Point de la surprise annoncée ?