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Un mouvement de soutien à Rindy est en train de se mettre en place. Si Rindy est condamnée, l’idée serait d’organiser une quête au niveau national pour l’aider à payer son amende et l’indemnisation exigée par Lambert & Co. En appeler au peuple contre la marchandisation de l’art, n’est-ce pas une idée extraordinaire ? Qu’en pensez-vous Demian ?
On attaque beaucoup Rindy sur le ait qu’elle ait été aidée par un conseiller artistique. Avant de condamner le fait qu’une artiste puisse avoir un conseiller artistique encore faudrait-il se demander ce que ce terme signifie. L’artiste est un être parfois incompris, tant sa sensibilité échappe à la compréhension commune. Parfois, l’artiste pose des gestes qui ont besoin d’être pris dans un faisceau d’interprétations. Par exemple un artiste comme Bertrand Lavier aurait besoin d’un conseiller artistique. Lavier expose des objets industriels posés sur socles par de socleurs et dit « Mes oeuvres parlent d’elles-mêmes ». Désolé mais un bidon à lait sur socle ou un porte-revues sur socle, sans même la justification d’un discours j’appelle cela de l’escroquerie. Quand le MAC de Strasbourg achète une petite fortune une épave d’Alpha Roméo et l’expose comme étant une oeuvre de Bertand Lavier, sans même une approche conceptuelle, pour moi c’est très grave. On fait l’apologie du cynisme, de l’arrogance, du non travail à la fois artistique et conceptuel. Donc Rindy Sam est doté d’une très grande sensibilité qu’elle ne parvient pas forcément à traduire en mot. D’où le rôle du conseiller artistique. Rindy Sam serait alors comme une muse, qui par la légèreté de ses actes interrogerait au plus profond de nous-mêmes notre manière de fonctionner. En ce sens on peut dire que Rindy Sam est une très grande artiste. D’autre part, j’ai assisté au procès, la toile est non peinte. C’est un toile vierge qui vient directement du magasin. Elle n’a pas été créé dans les années 70, mais spécialement pour l’expo d’Avignon. La Collection Lambert a caché ce fait, en laissant croire qu’il s’agissait d’un monochrome pour tenter de soutirer de l’argent. Lambert réclame deux millions d’euros. D’autre part encore, le procès a mis en évidence une confusion des genres entre la Galerie Lambert et la Collection Lambert, sur un plan strictement juridique La Collection Lambert n’aurait pas du recevoir de subventions a titre d’établissement public, puisqu’aucune convention n’avait été signée. Magouilles... magouilles... La cour des comptes va sans doute désormais s’en mêler. Dernier point, le conseiller artistique de Rindy Sam a posé une prophétie dans un article publié par le journal Le Monde daté du 28 juillet 2007. Il dit en substance ceci : si on accorde le statut d’oeuvre d’art à une toile blanche, sur laquelle l’artiste n’est pas intervenu, alors le Baiser de Rindy est également une oeuvre d’art. Puis le conseiller ajoute, désormais la destinée de la toile de Twombly est liée à celle du Baiser de Rindy. Si on considère que le Baiser est une souillure, alors la toile blanche n’est pas une oeuvre, puisqu’on ne lui reconnait pas un pouvoir émotionnel. En ce sens une décision juste de la justice consisterait à demander à Rindy à remplacer la toile incriminée par une nouvelle toile. Rindy prenant alors possession de l’ancienne toile. A la galerie Lambert de prendre ses responsabilité dit malicieusement le papier du conseiller. Autrement dit c’est l’acharnement de la galerie Lambert à vouloir soutirer de l’argent qui va provoquer la chute de Twombly. Chute déjà amorcé, car il semblerait que le marché de l’art contemporain à New York connait une baisse vertigineuse depuis cette histoire du baiser. Les acheteurs commençant à sortir de leur sommeil. L’art contemporain n’étant plus qu’une croyance, au même titre que la croyance religieuse. Cette affaire aura révélé que des marchands sans scrupules tirent profit de cette crédulité des acheteurs pour leur vendre n’importe quoi. Après cela, vous direz encore que Rindy Sam n’est pas une grande artiste. Qui mieux qu’elle a mis en évidence cette tartuferie ?
Demian, que pensez-vous de ce que dit Bertand Lavier, ci-dessus à propos de son oeuvre et de sa réaction à propos de geste de Rindy ?
Voici ce que Bertrand Lavier a écrit à propos du Baiser de Rindy.
Réponse au journal Le Monde par Bertrand Lavier, artiste
Je tiens d’abord à dire que je suis indigné par le fait que Le Monde serve de courroie de transmission à une telle misère intellectuelle. Car ce qui s’est passé à la Collection Lambert est très grave, et c’est chaleureusement que je m’associe à l’équipe du musée en réagissant dans ces colonnes.
1 - Une artiste qui a besoin d’un « conseiller artistique » est déjà, à mes yeux, totalement disqualifiée. Pour moi, cette histoire représente une première : un pas qu’on n’aurait jamais du franchir, jamais. Car quand on découvre la véritable bouillie conceptuelle servie par M. Levieux au journal Le Monde pour justifier l’acte a posteriori, on comprend alors que si la « Cambodgienne », je répète le terme employé par son « conseiller »-car pour moi cette femme n’est bien sûr pas une artiste- a besoin d’une boussole pour se repérer dans le monde, elle s’est alors trompée de direction en choisissant M. Levieux comme « conseiller artistique ». Elle est perdue. Malgré toute sa misérable petite volonté de faire quelque chose de remarqué, si elle avait choisi d’être représentée par un avocat pour expliquer son geste, je l’aurais considérée comme une artiste. Mais choisir un « conseiller artistique » prouve qu’elle n’est plus une artiste mais un produit de supercherie. Ainsi, logiquement, son geste, quand bien même elle le souhaiterait, n’est plus un geste artistique. Ce n’est pas une démonstration de sophisme que je propose là. Je démontre tout simplement que son projet est mort-né et qu’avec ce genre d’individu, il ne faut pas se placer sur le terrain artistique ou esthétique, surtout pas, mais dans le seul champ de la raison : et là, on le voit bien, c’est raté.
2 - Aussi, quand on souhaite agir au nom de la réconciliation entre les peuples comme nos deux acolytes le prétendent, il faut avoir une sacrée conscience de soi pour penser qu’à soi tout seul, on va représenter une grande cause. Et qu’au nom de cette grande cause, on va s’autoriser à défigurer une oeuvre d’art qu’un véritable artiste, et un très grand, Cy Twombly, a réalisé seul dans son atelier trente ans auparavant. Sans bien sûr lui demander son avis, ni à lui, ni au collectionneur à qui elle appartient, ni au musée où elle est actuellement exposée. Ce principe unilatéral, autoproclamé, est d’une prétention que seule la bêtise peut engendrer.
3 - Enfin, il y a quelques années, des Bouddhas séculaires de plus de trente mètres de haut sculptés dans la roche ont été détruits à coup de dynamite. On a tous en mémoire la disproportion entre ces petits hommes agitant leurs détonateurs à distance et le gigantisme de ces géants de pierre, symboles d’un patrimoine spirituel et universel dévasté par l’ignorance et réduit en poussière. C’est pour moi aussi scandaleux de détruire une oeuvre à coup de kilos d’explosifs que de « bisous » soit disant empreints de « pureté ». On retrouve là la vieille question du kilo de plume comparé au kilo de plomb : la déflagration aux portes de l’Orient ou au coeur d’Avignon peut être aussi grave et dévastatrice, même pour un « bisou » imbécile.
Bonjour, j’ai récupéré ce texte sur un site de vente internet qui vendait un bristol embrassé par Rindy Sam pour neuf millions d’euros.(C’était un canular pour dénoncer les pratiques de l’art contemporain). Il s’agit d’un extrait d’une pièce qui s’intitule « Le Baiser Rouge de Rindy ou les précieuses ridicules de l’art contemporain » Dans cet extrait on ridiculise Bertrand Lavier, un artiste contemporain très à la mode présenté comme étant un grand subversif. L’ensemble des propos de Bertrand Lavier dans cette pièce ont été réellement tenu. Betrand Lavier a condamné violemment le geste de Rindy.
Scène 10
Côté cour. Un plateau de télévision. Lumière criarde. Un animateur habillé en noir parle dans un micro. Le son est électronique. Il porte des lunettes de soleil. La musique devra provenir d’un artiste français qui a renouvelé ses sources d’inspiration aux Etats-Unis d’Amériques (par exemple C. Jérôme). Au premier plan une petite table et deux chaises.
L’ANIMATEUR (Sur un escalier lumineux) : Mesdames et messieurs bienvenue sur le plateau de notre nouvelle émission Live-art. Live-art est une émission consacrée à l’art contemporain, mais qui va vous faire bouger (musique, il danse). Pour cette première émission, j’ai le grand plaisir de vous présenter un immense artiste français, le plus subversif des artistes contemporains français, le plus grand, un artiste prodigieux dont la réputation n’est plus à faire, un artiste extraordinaire dont les œuvres figurent dans les plus grands musées du monde, Mesdames et messieurs j’ai le privilège d’accueillir Bertrand Lavier qu’on applaudit bien fort. (Musique rythmée. Un panneau « Applaudissez très fort » en direction du public, tenu par le vigile).
BERTRAND LAVIER : Merci beaucoup pour votre invitation je suis très heureux d’être ici. L’ANIMATEUR : Artiste autodidacte, c’est en passant chaque jour devant les vitrines d’une galerie qu’est née votre vocation artistique. BERTRAND LAVIER : Etudiant, j’avais une petite chambre rue Bonaparte et je passais tous les jours devant la galerie Templon. Et je voyais, par la vitrine, du verre pilé par terre avec un corbeau, et je ne savais pas que c’était de l’art. Je voyais un magasin et ce magasin m’intéressait. C’est l’art contemporain, qui a été mon déclencheur, pas l’art. L’ANIMATEUR : Déjà c’était plus le magasin que l’art qui vous intéressait (Il rit). Vos premières œuvres exploitent l’ambiguïté résultant d’objets quotidiens. Dans le cadre d’une profonde réflexion sur la peinture, vous repeignez, des objets, un extincteur, une horloge, un piano d’une épaisse couche de peinture en reprenant la couleur originelle de l’objet. Plus tard vous exécutez des sculptures sur socle en posant un réfrigérateur sur un fauteuil ou sur un coffre-fort. Vous êtes l’inventeur du concept génial d’ « œuvre d’art par destination ». C’est l’idée extraordinaire qui veut qu’un simple objet de la vie ordinaire peut acquérir le statut d’œuvre d’art dès lors qu’il est exposé dans un musée. BERTRAND LAVIER : En effet l’un des instruments les plus précis pour juger de mes œuvres c’est la consternation. L’ANIMATEUR : La consternation, mais c’est extraordinaire ! BERTRAND LAVIER : Cette consternation se transforme ensuite en émotion et en sensation un peu inhabituelle. L’ANIMATEUR : Betrand Lavier on pourrait vous écouter des heures parler de votre art. Mais tout de suite, ce que veulent les téléspectateurs c’est cerner votre personnalité. Comment faîtes-vous pour avoir autant d’idées géniales, et comprendre pourquoi en tant qu’artiste vous êtes différent du commun des mortels, de moi, et des millions de téléspectateurs qui nous regardent, qui vous regardent. Nous avons demandé à Laetitia notre astrologue de nous donner votre thème astral. Laetitia, vous m’entendez, c’est à vous (Musique, une voix féminine) LA VOIX FEMININE : Oui, bonjour Bertrand Lavier. Bertrand Lavier vous êtes né le 14 juin 1949 à 03h15 à Châtillon-sur-Seine vous êtes Gémeaux, ascendant Taureau. Avec une majorité d’éléments en signes de Terre, vous êtes, Bertrand Lavier efficace, concret et sans trop d’états d’âme. Ce qui compte est ce qui se voit : pour vous, on juge l’arbre à ses fruits. (...) L’ANIMATEUR : Mesdames et messieurs on applaudit bien fort Bertrand Lavier, comme vous venez de le constater en direct, on peut à la fois être l’un des plus grands artistes contemporains de notre temps et ne pas se prendre au sérieux. Allez-y Laetitia, continuez ! LA VOIX FEMININE : Bertrand Lavier Vous appréciez la légalité, l’ordre social mais aussi l’ordre en général. Bertrand Lavier, même si vous ne le reconnaissez pas toujours ou que vous n’en ayez pas (encore) conscience, toute votre volonté sert admirablement vos réalisations concrètes en termes d’acquisition de biens et de sécurité matérielle. Vous aimez agir et décider dans le sens d’une augmentation de vos ressources sans laquelle vous ne voyez pas trop d’intérêt à vous donner de la peine ou faire des efforts. Votre sens pratique vous permet de développer vos capacités à gagner toujours plus d’argent et de puissance matérielle. L’ANIMATEUR : Et oui mesdames et messieurs, on applaudit bien fort Bertrand Lavier, car on peut être le plus grand artiste contemporain français et garder les pieds sur terre. Vous l’avez compris Betrand Lavier, c’est d’abord un label, une marque, c’est aussi une entreprise qui marche, qui cartonne, qui produit de la valeur, de la richesse, de la croissance. On applaudit bien fort ! Bertrand Lavier, vous êtes d’une activité débordante sur le plan mental. Les idées se bousculent à toute vitesse. On dit et que vous avez une facilité à réfléchir à plusieurs choses et surtout à les traiter en même temps. Comment faites-vous ? BERTRAND LAVIER : Oh vous savez l’inspiration ne rime pas forcément avec la transpiration. L’ANIMATEUR : Les mauvaises langues parlent souvent de vous comme d’un artiste qui ne « travaille pas ». BERTRAND LAVIER : En effet, J’ai l’image d’un artiste qui ne fait rien. J’ai eu une Ferrari très tôt et j’ai fumé des cigares à peu près en même temps. Mais ce n’est pas une posture, que voulez-vous j’aime les automobiles depuis que je suis tout petit et les cigares. L’ANIMATEUR : Mais nos téléspectateurs, tout comme nos spectateurs ici présents, s’impatientent, ils veulent maintenant vous découvrir à travers vos œuvres. Aussi mesdames et messieurs, Art-live pour la première fois à la télévision, va transformer ce plateau de télévision en galerie d’art contemporain. BERTRAND LAVIER : En galerie ? L’ANIMATEUR : C’est extraordinaire, Bertrand Lavier, je reconnais-là votre très grande rigueur sémantique, et oui mesdames et messieurs, pour vous, pour le dictionnaire, comme moi d’ailleurs (il rit) une galerie est un lieu où l’on expose des œuvres d’art. Mais pour un artiste qui vit de ses œuvres une galerie est un lieu où l’on expose d’abord pour vendre. Et bien mesdames et messieurs chers téléspectateurs, pour la première fois dans l’histoire de la télévision, je le répète, un plateau de télévision va se transformer en galerie d’art contemporain où vous allez pouvoir à la fois, pour les moins fortunés d’entre vous regarder, apprécier, apprendre, essayer de comprendre, et surtout pour les autres acheter, oui j’ai bien dit acheter mesdames et messieurs. Certaines œuvres proviennent des musées du monde entier, et seront seulement à contempler, d’autres seront en vente et mise aux enchères. Et oui mesdames messieurs sur Art-live on admire d’abord on achète ensuite. Art-live c’est l’art en mouvement, l’art vivant, l’art qui se vend et l’art qui achète. A vos téléphones portables et regardez. C’est une première mondiale, mesdames et messieurs c’est Art-live, c’est l’art en direct, c’est l’art vivant, c’est l’art qui peut vous rapporter très gros. (Noire et Silence).
Scène 11 L’atmosphère feutrée doit trancher avec la lumière criarde du plateau de télévision. Musique : une composition de Thelonious Monk ou d’Albert Ayler. Une galerie, sont exposés une paire de bottes, un piano, une Alpha Roméo rouge accidentée, un cyclomoteur rouge, un cyclomoteur bleu, une montgolfière dégonflée, deux armoires métalliques l’une plus haute, un classeur en métal sur lequel est posé un radiateur, un extincteur recouvert de peinture acrylique argentée, un taille haie électrique, une table en bois recouverte de peinture acrylique, une balise de signalisation routière, un coffre fort sur lequel est posé un réfrigérateur, un ours en peluche sur socle en bronze patiné, une porte de réfrigérateur, une horloge électrique recouverte de peinture acrylique.
L’ANIMATEUR : (voix hésitante, chuchotant presque) Bertrand Lavier, nous sommes ici dans un véritable sanctuaire. Mesdames et messieurs, j’ai moi-même du mal à cacher mon émotion de me retrouver dans ce lieu si impressionnant, emprunt d’une si grande émotion. Vous devez comprendre, que l’espace protégé que constitue ce musée, que dis-je cette galerie, et la sacralisation qu’il imprime aux œuvres sont absolument nécessaire pour la liberté de la création. BERTRAND LAVIER (Il regarde le public avec mépris) : Ces gens qui nous regardent, je ne suis pas serein... L’ANIMATEUR : (il montre le public) Rassurez-vous, ceux-là, ce sont des spectateurs de théâtre... BERTRAND LAVIER : C’est bien ce qui m’inquiète... L’ANIMATEUR : Ne vous inquiétez pas, même si ces spectateurs ne constituent pas le public averti des galeries d’art, je peux vous assurer qu’ils resteront à leur place. Quant aux téléspectateurs que peuvent-ils vous faire si ce n’est qu’acheter vos œuvres (il rit). Donc ici nous sommes en présence d’une horloge électrique, d’un extincteur, d’un piano, d’un miroir l’ensemble étant recouvert de peinture acrylique. BERTRAND LAVIER : L’horloge est une œuvre de 1982, qui s’intitule Vedette, L’extincteur c’est Amerex que j’ai créé en1991, le piano est une œuvre que j’ai intitulée Klein, dont la réalisation remonte à 2001 L’ANIMATEUR : Klein, mais comme la marque du piano ! Comme c’est amusant ! BERTRAND LAVIER : (il regarde méprisant le public) Seul le public averti peut comprendre la portée de ma démarche.... Il faut comprendre que cette couche de peinture est ma touche à la Van Gogh... L’ANIMATEUR : ...et ici un réfrigérateur sur un coffre fort... BERTRAND LAVIER : Brandt sur Fichet-Bauche est une œuvre que j’ai crée en 1984 et qui est assez emblématique de l’ensemble de ma démarche artistique. En effet, l’une de mes grandes découvertes lorsque j’étais étudiant en horticulture fut la greffe. La technique du greffage permet de créer une troisième chose à partir de deux. Par exemple la tangerine résulte d’un croisement entre la mandarine et l’orange. Quand on voit ce nouveau fruit, on se dit que ce n’est pas vraiment une greffe, mais une manipulation génétique. C’est comme une mandarine en plus gros. C’est la même démarche, lorsque je mets un réfrigérateur sur un coffre-fort, ou quand je peins une horloge électrique, l’œuvre semble flotter entre deux choses différentes. Si je prends une horloge peinte, la vraie horloge est sous la peinture évidemment, mais on a aussi la peinture en soi. C’est difficile de donner une vraie définition, alors je dis que mon travail est comme une tangerine. L’ANIMATEUR : Une tangerine, c’est fascinant, vous êtes en quelque sorte un maître de la manipulation génétique artistique (il rit). BERTRAND LAVIER : si vous voulez... L’ANIMATEUR : Nous voici devant un ours en peluche sur socle en bronze patiné... BERTRAND LAVIER : ...oui, « Teddy » un œuvre que j’ai créé en 1994... L’ANIMATEUR : ...et voici un taille-haie électrique toujours sur son socle en bronze patiné BERTRAND LAVIER : Oh yes, it’s « B&D », a work worked in 2000... L’ANIMATEUR :... et un bidon de lait sur son socle... BERTRAND LAVIER : ...cette œuvre de 1994, je l’ai nommée « CLB ». Sur le plan de la méthode, je confie tous ces objets au socleur et c’est lui qui décide du matériau, de la proportion, de la couleur du socle qu’il va construire. Je n’interviens absolument pas. L’ANIMATEUR : C’est extraordinaire, vous êtes mieux qu’un artiste, vous êtes un magicien, c’est incroyable cette capacité à transformer ce que vous ne touchez même pas, ce que vous entr’apercevez à peine en œuvre d’art. BERTRAND LAVIER : Effectivement c’est la puissance de l’art... L’ANIMATEUR : Ici nous avons un cône de signalisation en plastique sur un socle en bronze patiné... BERTRAND LAVIER : ... en effet « Girod », une œuvre dont la genèse remonte à 1994... L’ANIMATEUR : J’avoue être subjugué par vote audace, vous êtes vraiment un artiste subversif. En effet n’y-a-t-il pas un côté provocateur et sacrilège à montrer comme des objets d’une grande valeur archéologique, ethnographique ou à caractère votif, un ours en peluche usagé, un bidon de lait, un cône de signalisation en plastique... C’est absolument renversant ! BERTRAND LAVIER : le socle c’est la sacralité de d’art ! L’ANIMATEUR : Ici nous arrivons devant Dolly, une montgolfière dégonflée BERTRAND LAVIER : Dolly est une toile synthétique de Montgolfière. Devant mes œuvres il ne faut pas chercher à conceptualiser. Mes œuvres n’ont pas besoin de discours. Elles parlent par elles-mêmes. Leurs présences visuelles finissent toujours par s’imposer aux spectateurs, une fois l’effet de consternation dépassée. C’est à ce moment-là qu’elles sont porteuses d’émotions. (ils se dirigent devant l’épave) L’ANIMATEUR : Emotion particulièrement puissante devant cette œuvre bouleversante que je vous laisse nous présenter... BERTRAND LAVIER : A l’origine, c’est une Alpha Roméo GTV accidentée. Et puis c’est devenu une œuvre, Giulietta, acquise par le musée d’art contemporain de Strasbourg. L’ANIMATEUR : ... la puissance de l’art, transformer sans y toucher, une épave en chef-d’œuvre digne de figurer dans nos plus beaux musées... Un nom propre et le monde se transforme. C’est monumental, Bertrand Lavier vous êtes la fierté de la culture française... BERTRAND LAVIER : Comme vous le voyez, avec la voiture accidentée la violence s’affirme avec encore plus de force. Du coup, elle sollicite une pure émotion que chacun de nous pouvons éprouver. Giulietta apparaît comme une œuvre emblématique de la modernité, à la fois parce qu’elle met en scène, avec une violence radicale, l’automobile comme icône de l’ère consumériste et parce que... L’ANIMATEUR : ... comme c’est profond, comme c’est conceptuellement bien dit, quelle rigueur, quelle vigueur dans votre expression, votre envergure philosophique Bertrand Lavier est absolument vertigineuse ! Et pour terminer notre visite ces sculptures que vous avez appelé des Walt-Disney-productions, pouvez-vous nous en dire d’avantage ? BERTRAND LAVIER : Je me suis servi d’une bande dessinée de Mickey qui date de 1947, où une aventure se situe à l’intérieur d’un musée d’art moderne. Il y avait représentées dans les vignettes quelques sculptures abstraites et des peintures. J’ai demandé à un photographe de faire des prises de vue des peintures à d’agrandir les clichés aux dimensions réelles. Ensuite tel un metteur en scène j’ai orchestré la réalisation de ces œuvres d’abords en gérant la collaboration avec les studios Disney, puis avec les infographistes pour recréer ces œuvres en trois dimensions, puis en déléguant la supervision de la réalisation etc. L’ANIMATEUR : Bertrand Lavier vous êtes un créateur plein d’humour (il rit), En effet quoi de plus drôle et d’irrésistible que l’agrandissement et la création en « vrai » de minuscules sculptures et de tableautins abstraits apparaissant dans une bande dessinée de Mickey. C’est extraordinaire, les clichés d’une culture mineure et populaire sont élevés au rang d’art majeur. Le visiteur ne sait plus à quel sacro-saint critère esthétique se rattacher (il rit). Vous êtes un véritable génie de la modernité. Grâce à vous, les derniers enfants à lire Molière vont pouvoir sans complexe, laisser tomber cet auteur poussiéreux et s’enivrer avec Oncle Picsou (il rit). D’ailleurs (Il marque une pause, le temps de prendre un air grave) en parlant de Picsou, le moment est venu de parler de ce qui nous anime tous, l’argent (il rit, musique, ils quittent la galerie, reviennent sur le plateau de télévision côté jardin, et s’installent sur la petite table).
Scène 12 (A nouveau musique du début de la scène 10.Même éclairage).
L’ANIMATEUR : Allo le standard, est-ce qu’on peut avoir une indication sur l’état des transactions LE STANDARD (une voix dans un micro) : Allo bonjour Laurent, hé bien oui, ce qui vient de se passer ce soir est réellement extraordinaire. Même des œuvres qui n’étaient pas à vendre ont été négociées. Ainsi je vous confirme la rumeur qui circulait depuis le début de la soirée, « Girod » le cône de signalisation en plastique sur un socle en bronze patiné qui appartenait à la Galerie Durand-Dessert vient d’être racheté par la fondation Vinci pour... tenez-vous bien, la somme extraordinaire de six millions d’euros. On ne présente plus Vinci, entreprise de travaux publics spécialisés dans la construction et la gestion des parkings urbains. Patricia Guiliani responsable des achats à la fondation Vinci nous a confié que grâce à la fondation Vinci, la côte et la renommée de Bertrand Lavier atteignait maintenant des sommets Himalayens sur le marché de l’art contemporain. Et qu’en retour s’associer à la signature d’un artiste de renom faisait parti intégrante de la stratégie de marketing du groupe Vinci. L’ANIMATEUR : Bertrand Lavier, c’est un beau succès n’est-ce pas ? BERTRAND LAVIER : Oui d’autant que la fondation Vinci avait déjà acquis une de mes œuvres, un panneau de signalisation routière. L’ANIMATEUR : Un panneau de signalisation routière ? C’est vraiment intéressant... BERTRAND LAVIER : J’avais présenté cette œuvre lors d’une exposition très académique sur la peinture. Ce tableau était en fait un panneau autoroutier. En effet, les gens, je veux dire les commissaires d’exposition, décident le plus souvent sur les photos dans les catalogue les œuvres qui doivent être exposées. Ils se disent : « Tiens, ça fera très bien dans une exposition sur la peinture abstraite. » Sauf que ces panneaux ont été faits avant moi, par des concepteurs qui les ont réalisés pour qu’ils soient vus à 200 à l’heure. Donc ils ont des vertus visuelles extrêmement fortes, ce qui fait qu’aucun autre tableau ne résiste à un accrochage à côté d’un panneau autoroutier, qui arrive avec 200 km/h d’avance ! Et on ne peut pas refuser à un artiste d’avoir fait un tableau qui se voit ! L’ANIMATEUR : (Il rit) En effet, Bertrand Lavier, vous êtes vraiment très drôle, mais dîtes moi, la vitesse vous aimez ? BERTRAND LAVIER : Disons que la formule 1, c’est une des émanations les plus pointues de l’intelligence humaine. L’ANIMATEUR : la formule 1 une des émanations les plus pointues de l’intelligence humaine, voilà une formule qui restera, comme emblématique de la vision d’un artiste qui a profondément marqué son époque...
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