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Commentaire de claude piron

sur 15 décembre


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claude piron 28 mai 2007 15:21

Funram,

Il me semble que vous attribuez à la langue des facteurs qui sont des facteurs humains. La plupart des problèmes ne viennent pas des caractéristiques de telle ou telle langue (encore que certaines langues conviennent nettement mieux que d’autres) mais du fait que la plupart des gens ne sont pas conscients de ce que c’est qu’une langue. On croit spontanément que les mots désignent des choses délimitées de la même manière partout. C’est une erreur. Par exemple, en français, une chaise n’est pas un fauteuil. En anglais, les chairs qu’on apprend aux élèves à traduire par « chaise » incluent les fauteuils. De même, en français un dromadaire n’est pas un chameau, en anglais le mot camel, qu’on traduit généralement par « chameau », inclut les dromadaires. Tant qu’on évitera d’expliquer aux élèves ces différences, il y aura des malentendus. Pour moi, une des qualités de l’espéranto est qu’il fait mieux prendre conscience de ces problèmes que les autres langues, que les gens pratiquent moins avec des personnes « exotiques ».

Quand on est conscient des différences fondamentales qu’il y a entre les langues, dès qu’on collabore sur le plan international, on veille à vérifier que chacun comprend les choses de la même manière. Dans les contrats bien faits, au début, il y a toute une série de définitions : « Dans le présent contrat, le terme XXX désigne ..., à l’exclusion de ..., mais y compris... » Si on ne le fait pas, on risque de se retrouver comme le gouvernement français qui, peu de temps après la fin de la dernière guerre, croyant avoir acheté du blé aux États-Unis, s’est retrouvé avec des tonnes de maïs sur les bras dont il n’a su que faire mais qu’il a fallu payer. Est-ce que l’ISO ne fait pas un travail très important de normalisation des termes ?

Je suis bien d’accord avec vous qu’il y a d’énormes problèmes de communication à l’échelle mondiale, mais ils tiennent moins à la langue qu’à l’inconscience. On peut résoudre ces problèmes si on s’y attaque, mais pour s’y attaquer il faut se rendre compte de leur importance, dans chaque cas. Les Étatsuniens, en particulier - à l’exception des juristes, toujours heureux de profiter des malentendus - sont très peu conscients que la façon de s’exprimer risque d’avoir des conséquences inattendues. Ils ont tendance à croire que le monde entier pense comme eux.

L’espéranto, s’il est adopté par convention internationale, ne va pas résoudre les choses d’un coup de baguette magique, mais, à mon humble avis, il offre un meilleur cadre que les autres langues pour faciliter les solutions, en partie à cause de sa très grande précision, en partie à cause de la tradition qui fait que, depuis le début, les problèmes terminologiques sont réglés par consentement mutuel. Et peut-être aussi parce que ceux qui le pratiquent, du moins à l’échelle mondiale, sont plus conscients des problèmes de langue que le commun des mortels.

Pour ce qui est de vos trois expressions plus ou moins synonymes, la pratique de l’espéranto amène en général à savoir sans trop de risque de se tromper quelles métaphores sont universellement compréhensibles. Elles sont beaucoup plus nombreuses qu’on ne le croit, ce qui explique qu’elles passent facilement d’un peuple à l’autre. Par exemple, hong en chinois, qui veut dire « rouge », s’est mis à signifier « communiste » par emprunt de l’image à l’Occident, et réciproquement en français des expressions comme « perdre la face » et « lavage de cerveau » ont été empruntées au chinois et sont passées dans l’usage sans que cela cause de problèmes.

« S’aventurer sur un terrain glissant » pourra se traduire en espéranto par quelque chose comme suriri glitigan grundon. La métaphore est assez universelle pour que, avec le contexte, ce soit compris. « Ne rien entendre à » se dit en général ne orientiĝi en. Pas de problème donc pour ces deux expressions. Par contre, « marcher sur des œufs » risque de ne pas être clair d’un bout du monde à l’autre. Personnellement, si je devais le traduire, je dirais quelque chose comme tio, kion france oni nomas : paŝi sur ovoj, t.e. antaŭeniri zorgeme, tre atentante la riskon ion difekti, donc « ce qu’on appelle en français ’marcher sur des œufs’, c’est-à-dire avancer très prudemment, en faisant très attention au risque d’abîmer quelque chose ». Autrement dit je traduirais littéralement l’expression, puis je l’expliquerais. Il est très probable qu’au bout de quelque temps des personnes d’autres pays me diraient si l’expression existe ou non chez eux, ou, si elle n’existe pas, si elle est immédiatement compréhensible. J’ai eu le cas récemment avec l’expression « avoir sur le bout de la langue ». Je l’ai utilisée, en expliquant ce qu’elle signifiait, dans une conférence que je donnais en espéranto à Bonn début avril, et plusieurs personnes de pays divers m’ont dit après qu’elle existait aussi chez elles. Les peuples sont très différents, mais très semblables aussi dans leur fonctionnement mental. Seule la pratique permet de discerner ce qu’il en est dans tel ou tel cas concret.


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