Je m’interessse de très près à cette question (disons comme poète si vous voulez ), et, après bien évidemment avoir lu les trois tomes que J. Delumeau a consacrés a cette question (Une histoire du paradis), j’ai parcouru le « Convivio » de Dante, et puis comme par hasard, je suis tombé sur une phrase de l’écrivain Ennio Flaiano qui dit ceci, à propos du dernier vers de la Divine Comédie : « L’amour qui meut le ciel et les autres étoiles » : à travers cette phrase, (écrit Flaiano), je vois plus loin qu’à travers le téléscope de Galilée. Nous sommes sans doute très loin des théologiens et mystiques du Moyen-Age,
mais j’ai souvent été tenté, en considérant jusqu’à quel niveau certains religieux se sont élevés, ( pensez aussi à l’incroyable et fulgurant plaidoyer de Boèce dans sa prison
, ou encore à certain textes de Plotin pour moi magiques), de penser que nous sommes vraiment en panne du côté de la spiritualité. Et je ne suis pas à proprement parler un croyant. Seulement, je finis par penser, comme René Guénon, que l’évolution de nos sociétés nous fait courber l’échine devant les valeurs les plus matérialistes qui soient. Je livre d’ailleurs cette anecdote professionnelle à votre sagacité : Un jour que je voulais étaler un peu ma science devant mes étudiants, je cite (pratiquement mot pour mot) une observation du grand logicien du langage A.V. Quine et je leur dis ceci : il y a des mots qui continuent à vivre dans la langue sans qu’on éprouve plus du tout le moyen ou l’occasion de débattre de ce qu’ils signifient, ce sont des mots qui survivent à certaines époques, mais nous ne les employons pas tous les jours comme dans les siècles passés,
sans nous représenter leur caractère vieilli, prenez le mot « âme » par exemple...Un OURAGAN DE PROTESTATIONS a tout à coup balayé la salle : « comment donc pourrais-je continuer mes études de chant, sans une âme ? » me dit l’un ;
« et moi qui consacre ma vie au violon, sans mon âme, que suis-je donc ? » et puis, comme tout le monde protestait avec
des accents de pays différents, il y a eu un silence, et mes étudiants se sont tournés vers leur amie chinoise assise en bout de table, attentifs et anxieux, pendant qu’elle cherchait sur son dictionnaire-calculette électronique si quelque chose réagissait au mot AME. « Oui, j’ai ça,dit-elle, c’est écrit ici ! » Cri de triomphe de tous les autres : « Vous voyez bien, votre exemple est mal choisi, trouvez un autre mot, âme ça ne marche pas ! ». Un jeune sociologue italien a bien fait remarquer qu’on peut rester au minimum trois ans devant les programmes de la télévision sans qu’un débat sur l’âme y apparaisse, mais le groupe était trop content de sa victoire sur le prof. Admettons.
Seulement, je suis resté très perplexe devant cette jeunesse qu’on nourrit de sottises et de jeux video à gogo et qui en redemande à cor et à cri si on parle tout à coup d’un mot qu’on croyait perdu. Bien évidemment, je n’entends pas soutenir par là l’existence de l’âme chrétienne, mais décrire leur réaction à mot contenant, disons, une part d’infini personnel. Ils auraient pu l’écarter d’un revers de la main, ils ne l’ont pas fait. Bizarre... Cela m’amène à votre débat sur l’irreprésentabilité du paradis : je ne sais pas si un tableau détaillé peut offrir une vision réaliste ou pas,a priori ce genre de fresque ou de figures pour cathédrales avait une vertu plus pédagogique qu’autre chose, il semble facile de condamner « au nom de la Raison » des mises en scènes de la béatitude, qui, par définition, si elles se trouvent ailleurs, ne sont pas ici bas. Seulement, ça n’empêche pas le XIII siècle et son incroyable floraison intellectuelle, ni l’existence insistante du sacré dans pas mal d’oeuvres qui importent à la formation de l’esprit, et qui jusqu’à il n’y a pas longtemps, étaient citées sans honte par rapport aux théories du bonheur pour tous qui ont fait du xx siècle une épouvantable boucherie (inutile de les nommer, le lecteur fera sa liste personnelle). Nous n’avons plus de paradis représentable,(nous avons encore des peintres d’autrefois qui nous proposent d’entrer dans leur pensée, ça n’est pas si mal) mais on peut songer que la recherche personnelle (à l’écart, et pas à coups de canon) de quelque chose comme un « paradis » apportera à certains, en chemin, en réfléchissant aux notions qu’il faut manipuler, de quoi traiter les autres hommes avec des sentiments moins superficiels et sans pratiquer cette cruauté quotidienne du monde moderne qu’on glorifie à tour de rotatives jour et nuit, et dont l’horreur quotidienne fait froid dans le dos. Il est à noter, par ailleurs et dans un tout autre domaine, que c’est après avoir tout perdu, tout laissé derrière soi, que l’écrivain (Dante est un exemple frappant)peut commencer à écrire ce qui lui tient le plus à profondément à coeur. Cela pourrait confirmer l’aphorisme de Proust (cette phrase me hante) : « les vrais paradis sont les paradis qu’on a perdus ». Je pense, que personnellement, je vais écrire sur ce sujet (voilà un exemple de « making of », comme on dit) à partir du nocturne N°4 et du N° 16 de Chopin, qui me transportent de...(joie ? je ne sais pas comment dire) à partir de pasages des Fragments de Novalis,
d’un visage d’une fresque de Piero della Francesca qui, avant sa restauration,(heureusement il reste les photos) présentait l’avantage un peu surréaliste d’avoir la forme d’une céramique brisée et comme flottant dans l’air. Voilà, dans mon imagination ce sera un peu comme les photogrammes superposés d’Abel Gance, et tout cela, non pour représenter nommément le paradis, mais les « merveilleux nuages » d’un pays qui m’est cher. Les nuages d’un pays et d’un « paradis » que j’ai perdus, bien évidemment.elevergois