@ Bernard Dugué
« La science n’accède pas à la pensée mais aux mécanismes permettant l’expression de la pensée » , déclarez-vous .
Selon votre raisonnement , l’apprenti mécanicien qui démonte un moteur « n’accède pas à l’automobile mais aux mécanismes permettant le fonctionnement de l’automobile » .
Je réfute votre thèse selon laquelle la pensée serait une sorte d’ectoplasme indépendant des mécanismes qui sont à son origine . La encore , je vais me permettre de vous ennuyer avec des exemples neurologiques .
Dans la cécité corticale , maladie dans lequel le lobe occipital du cerveau est brusquement détruit , non seulement les malades deviennent brusquement aveugles , mais encore ne sont pas au courant du fait qu’ils sont aveugles , ce qui fait que pendant plusieurs semaines , ils vont se cogner partout sans comprendre qu’ils sont devenus aveugles . Ce phénomène s’appelle l’anosognosie ( absence de connaissance de sa maladie par le malade ) En effet , l’aire visuelle occipitale , responsable du fait que l’on voit , est également celle qui est au courant du fait que l’on voit ou que l’on ne voit pas !
Dans l’aphasie de Wernicke , une lésion d’une zone particulière du cerveau transforme le langage du malade en un baragouin incompréhensible . Dans cette maladie , il y a également anosognosie . Ces malades sont persuadés de parler normalement et s’emportent contre leur entourage qui ne comprend évidemment rien ! ( A noter que dans le cas des langues tonales d’Asie , cette aphasie fait disparaître les tons , le résultat étant le même quant à l’intelligibilité du locuteur ) .
Enfin , dans les lésions de l’hémisphère droit ( dit « mineur » ) , on peut avoir une hémiasomatognosie , c’est à dire que le patient n’est plus conscient du fait que le côté gauche de son corps lui appartient , on voit donc ces pauvres malades alités se plaindre d’être à deux dans le lit et tenter de d’expulser de leur lit leur côté gauche , d’ou nombreuses chutes , voire fractures . ( Dans leur cas , il y a presque une forme de dualisme ! )
On peut , par des techniques IRM voir quelles structures cérébrales fonctionnent quand on pense à quelque chose de précis .
Plus on comprend les mécanismes de la pensée , plus on comprend ce qu’est la pensée .
Faisons une expérience de pensée . Le cerveau de l’homme est globalement inchangé depuis l’homme de Cro-Magnon . Imaginons qu’on envoie un ordinateur dans le passé , sans son générateur de courant , et qu’on le dépose dans une tribu de Cro-Magnons . Ceux-ci verront bien qu’il s’agit d’un objet artificiel , seront incapable d’imaginer que des êtres humains puissent créer une pareille chose , et l’attribueront probablement « aux dieux » .
Transférons ce même objet au Moyen-âge . Les clercs de cette époque s’apercevront qu’il s’agit d’une « machine » , probablement à écrire et à compter au vu du clavier ( resté très mystérieux pour l’homme de Cro-Magnon qui ignore ce qu’est l’écriture ) , ne comprendront évidemment rien à son fonctionnement ni à sa fabrication , même en regardant l’intérieur , et certains d’entre eux iront même jusqu’à attribuer la chose « au diable » !
Transférons maintenant cet objet sur le bureau d’Edison , par exemple . Il comprendra qu’il s’agit d’un objet fonctionnant à l’éléctricité , servant à écrire et à calculer , regardera les microcircuits au microscope ( disponible à son époque ) , tentera peut-être de fabriquer un générateur pour faire marcher l’objet , en essayant plusieurs voltages de courant ...
Nous comprenons donc que , malgré des mécanismes cérébraux similaires , les pensées de ces différents hommes soient très différentes , en raison du contexte culturel , mais les mécanismes cérébraux de ces pensées différentes sont essentiellement les mêmes , et ce sont ces mécanismes qui nous intéressent en tant que scientifiques . Si on faisait faire des études d’ingénieur électronique à un enfant de Cro- Magnon transféré à notre époque , il n’aurait pas plus de raisons de ne rien comprendre que nos contemporains .