@ Aegidius Rex
Si vous assimilez le tutoiement à un viol , alors les propos incivils d’un automobiliste irascible enjoignant à un chauffeur d’un camion de livraison , obstruant intempestivement la chaussée , d’aller subir une intromission anale chez les Héllènes , s’apparentent , selon votre raisonnement , à un crime contre l’humanité ou à un génocide !
Plus sérieusement , par cette exagération inutile , vous stérilisez malencontreusement le débat sur un problème qui mérite néanmoins d’être abordé .
En effet , il y a , dans la France de 2007 , une utilisation excessive du tutoiement , et de l’usage du prénom .
C’est particulièrement net dans l’Education nationale : lorsque j’étais à l’école primaire , à partir du CE 1 , les instituteurs ( à l’époque ce n’étaient pas des « professeurs des écoles » ) vouvoyaient les élèves . (Je ne peux rien dire du CP , ayant « sauté » cette classe ) . Ils les appelaient de surcroît par leur nom de famille et non pas par leur prénom . Ainsi , on entendait « Monsieur X , allez au tableau » , ou à la rigueur « Y au tableau » et non pas « Dominique ( ou François ,ou Christophe ... ) , va au tableau » . C’est ce qui distinguait l’école primaire de la maternelle . L’enfant scolarisé en primaire était censé avoir atteint « l’âge de raison » , et donc avait droit à ce vouvoiement , distance qui était perçue par l’élève comme une marque de considération et de sérieux . De même , les élèves entrre eux s’appelaient par leur nom de famille , sauf les copains très proches qu’on appelait par leur prénom , ce qui était également un signe distinctif d’amitié .
Arrivé en cinquième au collège , à la rentrée de septembre 68 , certains enseignants se mirent à tutoyer leurs élèves , et à les appeler par leur prénom , dans le cadre d’une contestation de l’autorité de l’enseignant résultant des « évènements de mai 68 » . On peut dire que c’est de ce bouleversement des codes de politesse que débute la dégradation inexorable de l’éducation nationale . En primaire , à l’époque , nous étions entre trente cinq et trente huit par classes , le respect de l’autorité était total , il n’y avait cependant pas un bruit , à part la voix de l’instituteur .
Le rétablissement du vouvoiement et de l’usage des noms de famille pour les élèves à partir de l’école primaire devrait donc être une priorité absolue du nouveau ministère de l’Education Nationale . Des adolescents de quartiers difficiles qui seraient vouvoyés par leurs enseignants y verraient une marque de respect , et seraient peut-être moins tentés de bordeliser les cours !
Il y a une grande valeur sémiologique du tutoiement dans la langue Française , en effet , tutoyer quelqu’un que l’on est pas censé tutoyer peut être considéré comme une forme d’insulte ou de mépris . Ainsi , il est probable que l’automobiliste dont je parle au début de ce post tutoiera le chauffeur du camion de livraison , bien qu’il ne le connaisse pas , et que cet usage du tutoiement envenimera considérablement cette conversation !
Il m’est arrivé que certains patients , ayant séjourné longtemps au Québec , me tutoient en cours de consultation ( il s’agirait d’une pratique courante au Quebec ) . Je me suis souvent senti déstabilisé par cette familiarité peu coutumière !
De même que je tutoie uniquement les enfants qui viennent avec leurs parents en consultation ( sauf à partir de douze ou treize ans , âge auquel le vouvoiement devient systématique ) alors que je vouvoie ceux qui viennent consulter seuls , même quand il n’ont que sept ou huit ans ( ça arrive assez souvent , curieusement ! )
Pour ce qui est du tutoiement sur des forums tels qu’Agoravox , cela peut être aussi bien une marque de connivence vis-à-vis d’un interlocuteur dont on s’est aperçu que l’on partageait en général un grand nombre de points de vue , ou bien qui nous a tutoyé en premier , qu’une marque de colère ou de dédain vis-à-vis de quelqu’un racontant n’importe quoi , ou devenant aggressif !
Le vouvoiement étant plutôt employé vis-à-vis d’inconnus ou de personnes imposant le respect par la profondeur de leurs propos , ou tout simplement qui nous vouvoient . Je ne pense pas que l’on puisse édicter des règles pour une convention linguistique qui relève du bon sens !