Le marxisme selon makhaiski :
La critique la plus intéressante
du marxisme et des diverses formes de socialisme, dont l’anarchisme,
que j’ai pu lire est sans nul doute celle de Jan Waclav Makhaïski,
Polonais de naissance, dont les écrits ne se rapportent qu’à la Russie
et à ses révolutions.
Nous ne disposons que d’une petite partie
de ses textes car Makhaïski n’a publié qu’en Russe et la seule
traduction existante est celle d’Alexandre Skirda : « Le socialisme des
intellectuels ».
Né en 1866 et plusieurs fois emprisonné sous le
tsarisme la santé de Makhaïski s’en trouve gravement altérée et il
meurt en URSS en 1926.
En 1899, il s’en prend au marxisme et au
socialisme sous toutes leurs formes. Il utilise alors comme référence
historique les journées de juin 1848, lorsque la République
démocratique fit mitrailler la fine fleur du prolétariat parisien, pour
démontrer que les prolétaires avaient bien plus d’ennemis que le
Manifeste communiste de Karl Marx ne voulait bien en compter.
Ces
ennemis ce ne sont pas seulement les capitalistes, propriétaires des
moyens de production, mais aussi toute une fraction de la bourgeoisie,
soi-disant démocratique, acquise en apparence à la cause ouvrière, mais
qui défend en réalité des intérêts économiques et historiques bien
distincts de ceux des ouvriers.
Cette composante
« démocratique » de la bourgeoisie correspond pour Makhaïski à un
phénomène socio-économique lié à l’évolution industrielle de la
société. L’essor formidable du machinisme provoque la naissance puis le
développement d’une nouvelle couche de travailleurs qualifiés et
compétents : techniciens, ingénieurs, scientifiques, gestionnaires et
administrateurs, lesquels, en se joignant aux notables déjà en place,
avocats, journalistes, professeurs et autres gens de plume, contrôlent
et gèrent toujours davantage la vie sociale et économique, sans pour
cela disposer des leviers de commande détenus par l’oligarchie
industrielle et financière.
La position de cette nouvelle classe
est vulnérable. Bien qu’elle participe et profite de l’exploitation
capitaliste elle reste à la merci de l’arbitraire des « ploutocrates » ;
aussi a-t-elle tendance à se rapprocher des prolétaires et, même, en
apparence, à défendre leur cause.
Cela lui permet d’une part de se
dédouanner du rôle qu’elle joue dans leur exploitation et d’autre part
de mieux monnayer ses services auprès de ses employeurs, tout en
gardant en tête le projet de s’y substituer.
L’expression politique de cette classe est, selon Makhaïski, le socialisme qui : « dans ses attaques contre l’industriel ne touche en rien aux honoraires du directeur et de l’ingénieur » et « laisse inviolable tous les revenus des mains blanches en tant que salaires des travailleurs intellectuels » Makhaïski en déduit : « Le
socialisme du XIXèmè siècle n’est pas, comme l’affirment ses croyants,
une attaque contre les fondements du régime despotique qui existe
depuis des siècles sous l’aspect de toute société civilisée, de l’État.
Ce n’est que l’attaque d’une seule forme de ce régime : la domination
des capitalistes. Même en cas de victoire, ce socialisme ne
supprimerait pas le pillage séculaire, il ne supprimerait que la
propriété privée des moyens matériels de production, de la terre et des
fabriques... »
Il poursuit ensuite : « L’expropriation
de la classe des capitalistes ne signifie nullement encore
l’expropriation de toute la société bourgeoise. Par la suppression des
capitalistes privés, la classe ouvrière moderne, les esclaves
contemporains, ne cessent pas d’être condamnés à un travail manuel
durant toute leur vie ; par conséquent, la plus-value nationale créée
par eux ne disparaît pas, mais passe dans les mains de l’État
démocratique, en tant que fonds d’entretien de l’existence parasitaire
de tous les pillards, de toute la société bourgeoise. Cette dernière,
après la suppression des capitalistes, continue à être une société
dominante tout comme auparavant, celle des dirigeants et gouvernants
cultivés, du monde des mains blanches ; elle reste le possesseur du
profit national qui se répartit sous la même forme que maintenant :
honoraires des travailleurs intellectuels ; puis grâce à la propriété
familiale et à son mode de vie, ce système se conserve et se reproduit
de génération en génération »
Pour Makhaïski, la théorie
marxiste ne peut mener qu’au « Socialisme d’État », basé sur la
propriété collective des moyens de production, mais pas des produits
qui, eux, sont toujours répartis, selon Marx et Lénine eux-mêmes « selon le travail » !
C’est-à-dire que les critères de classes déterminent toujours, sous le
socialisme, la répartition des richesses produites par la société.
Le marxisme éblouit d’autant plus la « société cultivée »
qu’au XIXème siècle, lorsqu’il apparaît, les prévisions apocalyptiques
de Marx sur la paupérisation absolue de la société capitaliste,
supposée amener, à terme, la majeure partie de la population à se
transformer en manoeuvres miséreux au service des industriels, n’ont
pas encore étées démenties par l’histoire.
Inquiète comme elle
pouvait l’être à cette époque, l’intelligentsia était toute disposée à
suivre l’enseignement marxiste. Les choses ont bient changé depuis
qu’elle a pu constater que le capitalisme possédait suffisamment de
ressources et de capacité à se regénérer pour lui apporter la
prospérité et le rang qu’elle entend tenir dans la société. Ne me
contrediront pas sur ce point nos ex-chefs soixante-huitards
aujourd’hui reconvertis en chantres du capitalisme et de l’impérialisme américain...
Bien
sûr, pour berner les masses, on promettra la venue, certes lointaine,
du communisme où tous jouiront également des produits de la société. En
attendant, la première étape inégalitaire est, paraît-il, inévitable et
c’est évidemment elle que tous les régimes marxistes mettront en
pratique.
La plus-value tirée du travail ne se trompera pas de
poches et tendra à satisfaire les désirs et besoins de la vraie
nouvelle classe dirigeante.