Bonsoir Monolecte,
Votre point de vue est intéressant, il est le point de départ de nombreuses personnes aujourd’hui, qui se demandent quelle est la logique actuelle et qu’est-ce qu’il conviendrait de faire pour l’inverser, la dévier.
Je crois que l’erreur de pas mal de personnes qui souhaitent une évolution différente de ce qui se passe actuellement est de penser que leurs opinions sont généralement et largement partagées dans le reste de la population. C’est une double erreur. En effet, il n’y a pas de visées contestataires chez la plupart. Ensuite, il y a à mon sens une erreur plus grave, qui consiste à penser que la majorité silencieuse utilise les mêmes grilles de lecture de la société et du monde en général, et ce jusque dans les aspects les plus personnels de la vie, que des personnes comme vous et moi.
Il y a une forme de croyance qui consiste à donner une valeur abstraite et perpétuelle à certains schèmes d’analyse de la société, schèmes qui me paraissent dérivés du marxisme (et pas forcément de Marx, dont le cas est assez ambigu). De ce point de vue, des catégories de pensée comme la lutte des classes, le contrôle des moyens de production s’appliquent et s’imposent non seulement à tout étude du passé et du présent, mais, allons plus loin, n’existent pas seulement dans l’esprit de l’observateur, mais également dans la celui des personnes, des sociétés observées.
Ainsi, prenons par exemple la lutte des classes et la conscience de classe d’un « prolétariat » invariablement transplanté de l’Egypte ancienne à la Chine des Ming en passant par les serfs du Haut-Moyen Age occidental. Ces outils s’appliquent comme grille d’étude, mais les hommes de ces époques et de ces lieux en ont évidemment eu conscience. Une telle perspective parait difficile à envisager pour qui est doté d’un minimum de jugement et en effet elle recevra son lot de critiques. Il n’y a guère que le concept de dictature de la production qui trouvera grâce chez une partie notable, hélas, car lui aussi a une valeur plus idéologique que réelle.
Par contre, et c’est bien plus surprenant, l’idée que de tels concepts s’imposent automatiquement et sans examen à qui veut décrypter les sociétés occidentales et assimilées actuelles n’est pas remis en cause automatiquemen. Il faudrait deux conditions, qu’il est totalement arbitraire de considérer comme des prédicats qui s’imposent préalablement à toute réflexion, à savoir que les grilles marxisantes s’appliquent aux sociétés actuelles, ce qui en effet est remis en doute, car beaucoup sentent qu’elles collent très mal, voire pas du tout, avec la société actuelle, mais il faut aller plus loin encore et se demander si elles décrivaient si bien que cela une société qui n’est plus ou plus tout à fait la nôtre, celle de Marx, du charbon, des manufactures de Manchester, de Dickens, Eugène Sue et de la machine à vapeur.
Marx est contradictoire, car autant il est pleinement responsable des grilles de lectures simplistes qu’il a engendrées, autant il y avait dans sa pensée de meilleures choses, qu’il a choisies de ne pas privilégier, donnant la préférence à des outils conceptuels plus connus, que tout le monde connait, mais moins pertinent. Citons le dans le texte :
« L’accumulation du savoir, de l’habileté ainsi que de toutes les forces productives du cerveau social sont alors absorbées dans le capital qui s’oppose au travail : elles apparaissent désormais comme une propriété du capital, ou plus exactement du capital fixe ».
Là, Marx va faire une erreur terrible, et formule le voeu pieu qu’en dépit de ce qu’il vient de dire, la domination de tout un appareil productif matériel et immatériel sur le capital vivant (les personnes tout simplement), il est possible de considérer ce « capital fixe » comme neutre et susceptible d’être utilisé dans une optique d’affranchissement. Pourtant, Marx avait eu une idée qu’il n’avait pas suivie à son terme.
« La propriété du travail objectivé de se transformer en capital, c’est à dire de transformer les moyens de production en moyens de commandement exercé sur le travail vivant ».
Tout était dit en réalité, il ne manquait plus, étape essentielle et qui fit hélas défaut, que Marx suive son idée jusqu’au bout et la privilégie à ses idées connues aujourd’hui. Or avec la domination du capital mort sur le capital vivant, ce sont toutes les conceptions que l’on se fait sur la société et son système économique qui se retrouvent par terre. Plus rien n’a de valeur, le travail vivant n’a plus de valeur clairement définie, totalement dominé qu’il est par le travail mort accumulé.
Les syndicats ? Ils n’ont jamais véritablement compris, et encore moins voulu comprendre, que les leviers de la grève et du conflit social n’ont plus aucune efficacité. Au fur et à mesure que l’exploitation sauvage a cédé la place à un système économique et social où tout le monde était intégré dans le gigantesque réseau qu’est devenue la société, tous les repères se sont progressivement brouillés, c’est la fin des lignes de démarcation, des oppositions frontales entre syndicats et les possédants ennemis de classe. Syndicats et dirigeants, aucun ne peut réellement détenir un pouvoir devenu invisible, qui est désormais ailleurs, dans un système de codes sociaux infinis et qui relève de tous, lui même articulé à la domination du capital mort sur le capital vivant évoquée plus haut (à développer une autre fois).
Finalement, ce sont ceux que l’on pourrait considérer comme les passifs, les soumis au système actuel, qui l’on le mieux senti, à défaut de l’avoir compris. Eux n’ont pas vraiment en tête les catégories du marxisme et du conflit social, tout simplement parce qu’ils ont un autre système de valeurs dominant. Chez eux, pour qu’il y ait une volonté de révolte, il faudrait qu’il y ait comme chez vous ou moi une distinction claire entre le réel et le souhaitable, autrement dit une forme de distanciation de la société telle qu’il la voient par rapport à un objet social souhaité, raisonnable et souhaitable sinon utopique. Mais ce n’est là qu’anachronisme et décalage avec le monde social dominant tel qu’il fonctionne, où ces concepts n’existent pas, car ils sont étrangers au rapport au monde, au moins aussi simplement et radicalement différents que l’organisation de la société autour de Dieu au Moyen-Age occidental ou de la crainte de la disparition chez les Aztèques.
De même, vous vous révoltez parce que vous pouvez vous définir comme un sujet pensant et agissant, doué d’autonomie de jugement et d’une volonté propre, capable d’aller contre ce que la norme, l’environnement général vous pousserait à faire passivement, mais penser qu’une telle manière de fonctionner est générale est à mon avis une erreur ? Pourquoi ? J’aurais à dire, mais je pense avoir été assez bavard sur ce commentaire. De toute manière, si je fus à une époque auteur ici sous un compte éponyme, je publie toujours, mais ailleurs, et je suis en train justement de réfléchir à des articles sur la société contemporaine, donc à plus tard.
