Après plusieurs semaines d’enquête, Mediapart continue la
publication d’une série d’articles consacrés à l’homme d’affaires
franco-libanais Ziad Takieddine.
Connu pour être le principal suspect du volet financier de l’affaire
Karachi, Ziad Takieddine apparaît aujourd’hui, grâce aux documents
que nous avons pu recueillir, comme le fil conducteur de la part
d’ombre d’un clan : celui du chef de l’État.
Voici la liste de quinze questions que Mediapart a adressées, jeudi
28 juillet, à Claude Guéant. Pour l’heure et malgré deux relances
téléphoniques et une relance par email, le ministre de l’intérieur n’y a
pas donné suite. Mediapart ouvrira évidemment ses colonnes au ministre
s’il souhaite y répondre.
1) D’après plusieurs documents (notes et copies de fax) en notre
possession, vous avez transmis à M. Takieddine des projets de courriers
et de déclarations officielles destinés à la Libye afin d’en obtenir
validation. Comment pouvez-vous expliquer le bien-fondé de ces démarches
confiées à un marchand d’armes ?
2) D’après d’autres documents en notre possession, le rôle de M.
Takieddine consistait également à obtenir la caution du ministère de
l’Intérieur pour la conclusion de marchés d’armement et de sécurité avec
la Libye. Vous avez effectivement apporté cette caution, comme en
témoignent plusieurs courriers d’industriels en notre possession.
Comment l’expliquez-vous ?
3) Dans le cadre de négociations qui aboutiront en avril 2007 à la
signature d’un important contrat de défense destiné à contrer la
surveillance occidentale du régime, la société I2E s’est revendiquée
dans un document en notre possession du soutien du Ministre de
l’Intérieur français. Confirmez-vous cette caution ?
4) Ziad Takieddine a-t-il informé les services du ministère et
vous-même du versement de commissions occultes à l’occasion de la
signature de ce marché sensible ?
5) Vous avez affirmé devant la commission d’enquête parlementaire sur
la libération des infirmières bulgares que cette l’affaire s’était
dénouée « sans aucune contrepartie ». « La France n’a pas échangé leur
élargissement (des infirmières, ndla) contre des perspectives de
coopération supplémentaire », avez-vous ajouté devant les députés.
Pourtant, selon les notes de M. Takieddine et un courrier que vous avez
envoyé aux autorités libyennes, il apparaît que la conclusion de
plusieurs contrats, notamment d’armement, ont été au cœur des accords
passés. Pourquoi avez-vous dissimulé ces éléments aux députés ?
6) Par ailleurs, pourquoi avez-vous tu devant la représentation
nationale les rôles respectifs de MM. Takieddine et Senoussi, condamné à
perpétuité dans l’affaire de l’attentat du DC10 d’UTA et aujourd’hui
sous le coup d’un mandat d’arrêt de la CPI, dans l’affaire de la
libération des infirmières ?
7) Plusieurs documents témoignent de l’engagement donné aux autorités
libyennes afin d’obtenir la révision, en France, de la situation
judiciaire de M. Senoussi. Selon une note de M. Takieddine, vous auriez
envisagé lors d’une réunion en mai 2009 de « mettre de côté le mandat
d’arrêt » visant le n°2 du régime. Le confirmez-vous ?
8) M. Takieddine fait allusion dans une autre note au projet de
création d’une société chargée de superviser la conclusion des contrats
de défense et de sécurité avec la Libye. Celle-ci doit être placée « sous
(votre) contrôle total », écrit M. Takieddine. Qu’en est-il de ce schéma
de coopération ? Pouvez-vous nous préciser dans quelles circonstances
ce projet a-t-il été abandonné ?
9) M. Nicolas Sarkozy a-t-il été tenu informé des liens que vous avez
entretenus avec le marchand d’armes et de ses fonctions de conseil
auprès de vous ?
10) Ces relations avec un intermédiaire commercial, agent d’un Etat
étranger, ne vous ont-elles pas paru contrevenir aux règles et à
l’éthique de l’administration française ?
11) Les services de renseignements dépendant du ministère de
l’Intérieur, chargés notamment de contrôler les intermédiaires comme M.
Takieddine, quand ils interviennent dans des contrats à l’exportation de
l’Etat français, n’ont-ils pas alerté le ministre et vous-même de la
dissimulation fiscale de M. Takieddine de l’essentiel de sa fortune et
de ses biens détenus en France ?
12) En 2003, lors de négociations avec l’Arabie saoudite pour le
contrat “Miksa”, vous aviez déjà demandé à cet intermédiaire d’effectuer
les diligences nécessaires auprès des dignitaires saoudiens. En quoi
cette intervention se justifiait-elle ?
13) Avez-vous été informé des conventions préparées par Civipol et M.
Takieddine prévoyant le versement occulte d’une somme de 350 millions
d’euros en sa faveur pour le contrat “Miksa” ?
14) Selon Michel Mazens, ancien directeur de la Sofresa, les
négociations du ministère de l’Intérieur ont été bloquées par l’Elysée
en 2004 pour empêcher un financement occulte de la future campagne
présidentielle de M. Sarkozy ? Que répondez-vous face à ces allégations ?
15) Enfin, avez-vous été en contact avec un autre intermédiaire français, dénommé Alexandre Djouhri ?