Le Parisien 23.01.2007, extraits de l’interview du Professeur Robert Molimard, tabacologue, Centre Anti Tabac de Villejuif.
- Pour vous qui aidez des fumeurs à arrêter de fumer depuis trente
ans, cette loi est-elle une victoire ?
- Oui et non. Si on se place du point de vue du non-fumeur, c’est
normal qu’une secrétaire ne subisse plus la fumée de ses collègues
toute la journée. Mais si on se place du coté du fumeur, l’activisme
des ligues antitabac est si puissant qu’on finit par ne voir le fumeur
qu’à travers l’interdiction et la répression. Et, à mon avis, cette
répression aura des effets contre-productifs.
- Donc, le ministre de la Santé est victime de ces ligues antitabac...
- Ecoutez, on nous dit : il y a 5 000 morts par an de tabagisme passif,
selon la dernière étude européenne. En réalité, si on regarde de
près l’étude, sur ces 5 000 décès, seuls 1 114 étaient des
non-fumeurs.[...] Pour faire accepter une interdiction, on a joué sur
le volume de morts !
- Apres les Etats-Unis, tous les pays européens restreignent le droit
de fumer. La France pouvait-elle l’éviter ?
- Quand je regarde la loi Evin, il y avait tout dans cette loi pour
petit à petit faire respecter le droit des non-fumeurs. [...] On
aurait pu continuer tranquillement ainsi. Je reconnais qu’un
environnement non fumeur peut permettre d’aider certains à arrêter.
Ceux qui étaient prêt surtout. Mais ceux qui n’en ont pas envie vont
souffrir et se rebeller.
- Mais quels sont les risques réels d’une répression accrue contre le
tabac ?
- [...] Il y aura des résistances passives ou des formes de révolte
et aussi, au travail, un risque de délation de la part des
non-fumeurs.Quand on va sur les sites américains, maintenant, les
puritains demandent d’interdire le tabac aux personnes qui ont des
enfants, en les comparant à des « pédophiles ». C’est grave et
dangereux pour une société. Ce décret bulldozer aura des effets
pervers.
- Le gouvernement va débloquer 50 euros par fumeur pour acheter des
substituts nicotiniques. Est-ce un argument pour les fumeurs, à votre
avis ?
- Alors là, c’est le pillage de la Sécurité sociale. Les fabricants
de produits nicotiniques veulent le beurre et l’argent du beurre :
être en vente libre, faire de la pub et que l’Etat subventionne le
tout.
- Vous êtes opposé à l’interdiction totale, vous dites que les
substituts nicotiniques sont inefficaces. Quelle solution pour arrêter
de fumer ?
- Il faut investir dans la recherche sur le tabac pour trouver un
médicament vraiment efficace [...] D’autre part, je pense qu’il faut
faire comme les Suédois, qui ont réautorisé le tabac à priser, à
chiquer. Il n’y a pas de fumée qui dérange les autres, et le fumeur
mâchouille ce produit [...] Et, dans ce pays, il y a moins de morts
par cancer du poumon ou d’infarctus qu’ailleurs en Europe.
- Vous êtes quand même d’accord pour dire que le tabac est dangereux
pour la santé ?
- Bien sûr, et les fumeurs sont les premiers à le savoir. Mais ils
sont pris entre deux peurs : celle de mourir d’un cancer et celle
d’arrêter de fumer !