@Najat Jellab
Je ne comprends pas du tout l’espèce
d’opposition que tenez à marquer entre communautarisme et
relativisme. Sans une conception politique relativiste, le
communautarisme ne serait guère concevable et les deux sont
indissolublement liés. Cela dit, il faut distinguer plusieurs
niveaux. Continuons, si vous le voulez bien par simplification,
d’appeler Marianne la République et ses valeurs. Eh bien, Marianne
n’est pas du tout ce que vous appelez un « idéal
transcendant ». Marianne est, si j’ose dire, relativement
relativiste en ce sens qu’elle admet, tolère, des croyances
différentes qui sont, elles, de l’ordre de la religion, c’est-à-dire de l’ordre de l’absolu transcendant.
Marianne ne fait pas de différence et ne marque aucune préférence
pour tel ou tel système religieux d’interprétation du monde
prétendant révéler quelque chose sur les fins dernières. Elle ne
se préoccupe que de l’immanence : organiser la vie des citoyens de
sorte qu’ils se supportent et n’en viennent pas à s’entre-tuer. Des
dieux et de l’avenir des hommes après la fin du monde, elle ne se
préoccupe absolument pas. J’ajouterai : elle a raison.
Si Marianne n’était pas un peu
relativiste, nous ne serions pas en République, l’état serait
religieux comme l’était le communisme soviétique dépositaire d’une
Vérité théocratique (La Pravda !) qui, pour lors, interdirait tout
relativisme : le sens de l’histoire est connu, la lutte des classes
mène au Paradis sur terre, il n’y a qu’une seule religion et Karl
Marx est son prophète, au nom de qui on peut très bien fermer les
églises des orthodoxes et persécuter tous les ennemis de classe
parce qu’ils ont radicalement tort. En ce sens, vous avez raison, on
ne peut pas « bannir la religion en légiférant dessus »,
cette position serait elle-même d’essence religieuse. L’athée que
je suis, ennemi juré de toute forme d’euthanasie, pense qu’il faut
tout à fait tolérer les religions et les laisser mourir
naturellement de leur belle mort. Le catholicisme, par exemple, en
France, est tout à fait à l’agonie et il n’y a aucune raison,
puisqu’il n’a plus le pouvoir de persécuter personne, d’accélérer
le processus létal.
Vous oubliez que Marianne est héritière
en droite ligne de la philosophie des lumières, du Traité sur la
Tolérance de Voltaire, lequel inverse une ancienne vision du monde
qui faisait prévaloir la transcendance et la Cité céleste chère à
Augustin. Le seul monde dont il faille se préoccuper, pour lui,
c’est celui où nous sommes : le paradis terrestre, écrit-il dans
Le Mondain, c’est le monde où je suis ici et maintenant. C’est cela
qui compte : l’immanence. Les hommes si cela les amuse peuvent bien
rêver d’une survie tout à fait hypothétique après la mort, mais à
condition qu’ils n’empoisonnent pas la vie des autres avec ces sortes
de croyances.
Vous me parlez de l’Islam. Il serait
évidemment souhaitable qu’il en fût au même point que le
catholicisme, mais pour toute sorte de raisons, il bouge encore. Il
« dicte aux musulmans le respect des lois et des coutumes du
pays dans lequel ils vivent » écrivez-vous. Oui, vous avez
tout à fait raison : lorsqu’ils ne peuvent pas faire autrement, le
Prophète les autorise à baiser la main qu’ils ne peuvent couper,
mais s’ils le peuvent, leur devoir est aussi de faire triompher
l’Islam. Vous savez aussi bien que moi qu’à Bruxelles où la
communauté musulmane est plus nombreuse qu’ailleurs, des prêcheurs
qui nous paraissent complètement cinglés prétendent réinstaurer
le califat, comme s’ils étaient en terre conquise. C’est-à-dire
installer un système où le politique qui organise la vie
l’organiserait en fonction des principes religieux d’une seule
religion. Je vous laisse à penser ce que Marianne pourrait penser
d’un pareil objectif !
Vous me parlez d’un Islam « modéré ».
Un islam modéré serait un islam aussi moribond que le catholicisme.
Si les papes avaient encore un quelconque pouvoir, nul doute qu’ils
continueraient à persécuter comme ils l’ont fait pendant des
siècles, c’est dans la logique de toute religion. Mais l’islam, dans
des pays qui n’ont pas connu la philosophie des lumières, la laïcité
et la tolérance qui en résultent, l’Islam qui prospère dans des
pays où le niveau d’instruction moyen est très faible en est resté
là où nous en étions encore en Europe à la fin du XVIe siècle.
Les « modérés » dont vous parlez sont à peu près
musulmans comme l’athée que je suis peut être catholique à
l’occasion : si je vais à l’enterrement d’un catholique, je ne vais
pas cracher dans le bénitier du goupillon ; par respect pour le mort
et la famille, j’asperge d’eau bénite le cercueil. J’ai une grande passion pour
l’architecture religieuse et il n’y a pas d’église à Paris que je
n’aie visité ; si j’étais au Caire, je visiterais les mosquées. il
y a tout un folklore religieux que je trouve charmant, même si je
n’adhère évidemment à aucun dogme.
Le 15 avril à Paris, de la Bastille à
la Nation, il devait y avoir une manifestation des musulmans
« modérés » contre l’islamisme radical. J’y suis allé
et je n’ai vu personne. J’ai appris ensuite que cela avait été
reporté. Depuis, j’ai cherché sur l’internet : rien. L’islam modéré
à Paris n’existe pas. Je trouve que c’est tout de même inquiétant.
Il y a eu une grande civilisation
islamique à l’époque du califat des Abbassides et de la grande
suprématie de Bagdad. Depuis, et avec l’effondrement progressif de
l’empire Ottoman après Lépante, l’évolution des choses de ce côté
du monde est assez préoccupante. Vous pouvez bien dire que l’Islam
fanatique que nous voyons actuellement, celui qui agite les prêcheurs
fous du Moyen-Orient obsédés par les versets et les hadiths qui
préconisent l’extermination des Juifs n’a pas grand chose à voir
avec l’idée que vous vous faites de cette religion qui en vaut bien
une autre, mais les faits sont là et ce sont les musulmans qui en
sont les premières victimes. Pour quelqu’un comme moi qui habite
Belleville et ne pourrait vivre ailleurs, je vous assure que c’est un
vrai crève-coeur de devoir vérifier quotidiennement les
conséquences abominables du travail inlassable des Frères musulmans
sur la condition des femmes musulmanes. La burqa a certes disparu,
mais des femmes voilées de la tête aux pieds, j’en croise encore
dix par jour. Ca c’est l’extérieur. A l’intérieur des têtes, ce
serait probablement encore plus horrible à voir.
En bref : je suis tout à fait prêt à accepter un certain relativisme, mais pas celui qui reviendrait à autoriser des individus à se comporter d’une manière inhumaine et à persécuter leurs semblables au nom d’une transcendance religieuse. Il est bien légitime de blasphémer, que diable ! et de dire tout le mal qu’on peut penser de la Bible ou du Coran, de coucher avec un autre que son mari sans craindre d’être lapidée, et de se promener tête nue, même si on est musulmane, sans être traitée de putain, comme il arrive maintenant souvent dans les banlieues. Ce n’est pas Marianne en tout cas qui pourrait cautionner de tels comportements ! C’est très emmerdant pour un Bellevillois moitié-chinois moitié-juif moitié-arable de devoir tonner contre l’Islam et le Coran, mais je ne vois pas comment, en l’état des choses, je pourrais faire autrement