@Najat
Je ne songerais pas à contester ce que
vous me dites de la responsabilité de l’état dans la première
partie de votre réponse : la politique d’urbanisation qui a été
menée à partir des années soixante dans les banlieues parisiennes
a été quelque chose de désastreux, on a créé de véritables
ghettos et quand la crise économique est arrivée là-dessus dix ans
plus tard, les choses ont commencé à aller de mal en pis. Ce qu’il
y a eu de plus grave, c’est à partir du milieu des années 80, la
destruction par les socialistes du système d’instruction publique.
Vous le disiez dans un de vos premiers messages, rien n’est plus
important que l’instruction. Or, il s’en faut bien aujourd’hui que
les bacheliers français, surtout dans ces sections techniques où se retrouvent surtout les enfants de l’immigration, soit
équivalent à celui d’un certificat d’étude entre les deux guerres
: on peut être bachelier et ne pas pouvoir comprendre ce qu’on lit,
on est surtout incapable de s’exprimer d’une manière cohérente et
on sort du lycée sans le moindre bagage culturel. J’ai vu des élèves
à bac+2 qui pensaient que Jeanne d’Arc vivait aux alentours de 1835
et situaient Louis XIV après Napoléon. Dans ces conditions, les
jeunes qui arrivent sur le marché du travail avec de faux diplômes
se trouvent inévitablement refoulés. On les a trahis, pensent-ils –
ils n’ont certes pas tort ! - et ils entrent dans la spirale du
ressentiment. Incapables d’analyser le monde et leur situation dans
le monde, ils adhèreront à toutes les idéologies fumeuses qu’on
leur présentera. Cela vaut non seulement pour les enfants de
l’immigration, mais même encore pour ceux d’autres milieux un peu
plus favorisés qui pâtissent aussi de la destruction du système
d’enseignement. La clientèle du Front national est semble-t-il
surtout composée de jeunes déculturés. Le Fn d’un côté, les
Frères musulmans de l’autre, ça nous promet un avenir plus
qu’inquiétant et une belle régression vers l’irrationnel.
Je ne suis pas hostile a
priori à la discrimination positive si elle peut être un facteur
d’intégration ; des expériences ont été tentées, on a essayé
par exemple de faire en sorte que les moins mauvais élèves des
banlieues puissent entrer plus facilement à Sciences Po ou dans
certaines grandes écoles ; je ne sais pas trop où en sont les
choses et je crains qu’on n’ait surtout cherché à créer une espèce
de vitrine. Cela ne touche de toute manière qu’une partie infime de
la population étudiante.
Vous me demandez si on peut
être « absolument athée » et votre question me
surprend, c’est comme si vous me demandiez s’il est vraiment possible
que j’existe ! Eh bien oui, j’existe : je pense, je suis, cela est
indubitable, comme dirait Descartes. De cela au moins je suis sûr,
et tout aussi bien du fait que, touchant aux très anciennes
spéculations sur l’origine du monde et les fins dernières, je n’ai
aucune lumière particulière. Il y a des milliards de galaxies dans
l’univers, chacune contenant es milliards d’étoiles autour
desquelles gravitent des milliards de planètes, et vous ne me ferez
pas croire que ce qui peut se passer sur l’une d’entre elles à des
millions d’années-lumière vous obsède nuit et jour ! Je gagerais
même que vous n’y pensez presque jamais et je ne songerais certes
pas à vous le reprocher. A Laplace qui s’entretenait avec lui de ses
travaux relatifs à la physique et aux mathématiques, Napoléon
avait fait cette question : « Et Dieu, dans tout ça ? »,
et l’autre lui avait répondu : « Sire, je n’ai pas eu besoin
de cette hypothèse ! ». C’est une réponse que je trouve tout à
fait admirable. Il y a toute sorte de choses que nous ne comprendrons
probablement jamais, vous et moi. A la très ancienne question de la
métaphysique : pourquoi y a-t-il le monde et non pas, plutôt, rien
je doute que vous puissiez jamais répondre, et moi non plus. S’il y
a quelques petits éclaircissements à attendre, ils viendront
peut-être des développement de la cosmologie scientifique, mais
certainement pas des « révélations » contenues dans de
vieux livres poussiéreux. Si je vous écrivais pour vous dire que
sur l’écran de mon ordinateur, hier soir, Dieu m’est apparu comme à
Abraham (dans le désert des buissons s’enflamment, mais on vit
maintenant dans des appartements où ce sont les écrans qui
projettent de vagues lueurs) et qu’il m’a commandé ceci et cela,
vous ririez, vous penseriez que votre correspondant doit être
assurément enfermé à Saint-Anne dans une chambre capitonnée, que
peut-être au moment où vous lisez ses élucubrations, on lui a
peut-être déjà passé la camisole de force. On pouvait faire
croire ces sortes de choses à des pauvres bougres il y a quelques
millénaires, mais aujourd’hui, ça n’est plus du tout possible et
c’est probablement ce qui fait que depuis les dernières apparitions
de l’ange Gabriel au VIIe siècle, Dieu est devenu singulièrement
discret. Vous ne pouvez donc pas dire que « mon »
athéisme est irrationnel. La croyance, qui anticipe sur la certitude
rationnelle est assurément irrationnelle, mais certainement pas le
doute et la suspension du jugement, l’épochè chère à Sextus
Empiricus. « Ce qui ne peut pas s’exprimer, il faut le taire »
écrit Wittgensteins, pourtant lui-même un peu mystique, à la fin
de son Tractatus. En tout cas, si ce personnage ridicule qu’est le
dieu du monothéisme se présentait devant moi, ma première réaction
ressemblerait à celle de Dom Juan lorsqu’il voit s’incliner la tête
de la statue du Commandeur, je me demanderais ce que j’ai mangé, bu
ou fumé, je me demanderais si ma perception n’est pas altérée
« par quelque vapeur » et j’irais immédiatement
consulter un psychiatre, ce qu’Abraham ni Muhammad ne pouvaient
faire, évidemment. C’est bien dommage pour eux et surtout pour nous
!
Vous me parlez longuement de l’Islam.
Je vais vous répondre, mais probablement ce soir, c’est plus prudent
: rien ne permet au sceptique que je suis d’affirmer que d’ici là il
n’aura pas reçu lui aussi la visite d’un ange. En tout cas, je
l’espère et je vous supplie instamment d’intercéder en ma faveur auprès d’Allah
!