@GuyFawkes
Je plaide coupable en ce qui concerne
mon premier paragraphe. C’est vrai qu’on pourrait croire que j’ai été
professeur de philosophie. Ce n’est pas du tout le cas, j’enseignais
les lettres, mais la philosophie est quelque chose de trop important
pour qu’on puisse se résoudre à l’abandonner à ceux dont c’est le
métier de l’enseigner.
Vous voudrez bien m’excuser d’être un
peu féroce, quelquefois, dans mes formulations : j’aime bien la
polémique ; c’est une espèce de jeu, mais je ne ferais pas de mal à
une mouche.
Je reste tout de même pour ce que j’en
ait dit : ce que vous appelez « neutralisation du savoir »,
je ne peux l’entendre que par référence à une certaine tradition
mystique au reste pas du tout méprisable, qui prévaut à la
charnière des XIIIe et XIVe siècles chez les franciscains. Si vous
lisez la règle de Saint-François, vous verrez que s’il entre parmi
eux un novice et qu’il soit totalement analphabète, il faudra bien
se garder de l’instruire. C’est surprenant, cela n’a rien à voir
avec la règle de Saint-Benoît, par exemple, qui met au centre de la
vie monastique l’étude et tous les exercices de l’intellect.
Je suis extrêmement opposé à la
fantasmatique d’une écologie qui nous parle d’une « nature »
désormais inexistante. Dès l’apparition de l’intelligence, même
rudimentaire, la nature cesse d’exister en elle-même et devient un
réservoir d’objets utiles. L’oiseau qui construit son nid opère
déjà des prélèvement dans le monde qui l’entoure ; pourquoi
voudriez-vous que l’homme s’interdise de faire la même chose, avec
des moyens certes plus puissants, mais si on vous parachutait dans
une forêt vierge, je gage que vous ne vous contenteriez pas d’en
contempler la beauté, vous penseriez immédiatement à vous
construire un abri pour la nuit, vous allumeriez un feu, et ce
serait une simple question de vie ou de mort. Quand le déséquilibre
écologique dont on nous rebat les oreilles commence-t-il ? Bien
malin qui pourrait le dire. Probablement avec la maîtrise du feu et
la métallurgie. A l’échelle des temps géologique, c’était ce
matin. Un écologiste conséquent ne devrait donc pas seulement
renoncer aux centrales atomiques et aux trains à grande vitesse, il
devrait renoncer aussi au feu, et retrouver les conditions du
paléolithique, se contenter comme le Camus de Noces, du spectacle de
la mer et du ciel. Eh bien je vous assure (je suis un peu comme
Voltaire opposé à Rousseau) que ce retour à l’état de nature ne
me tente pas le moins du monde.
Que vous le vouliez ou non, ce qui nous
attend, c’est une complexité de plus en plus grande à laquelle il
faudra bien faire face et il n’y aura pas de retour en arrière.
Après les hommes viendront probablement les machines pensantes qui
nous regarderont comme nous regardons les chimpanzés dans les zoos.
L’homme, cette sale bête, est probablement foutu, mais pas
l’intelligence ; elle lui survivra sous des formes que nous ne
pouvons guère imaginer, mais si elle survit, c’est l’essentiel. La
prose de Camus, je le crains, n’a pas beaucoup d’avenir.
En tout cas, vous auriez tort de voir
dans mon propos une forme de pessimisme, c’est tout le contraire. Je pense que Descartes,
élève des jésuites et penseur de la plus grande liberté possible
ne serait pas du tout fâché de mes conceptions !