@nash
La véhémence de votre réaction m’a
complètement abasourdi, je m’attendais vraiment à tout sauf à
cela. Je serais donc un parfait salaud, un traître passé dans le
camp de ces tortionnaires sadiques que sont les femmes, et sans la
moindre pitié pour de pauvres mâles soumis depuis la nuit des temps
à cette engeance abominable. Pourtant, j’aurais dû lire le récit
de la Génèse, j’aurais bien vu que la femme est perverse par
nature, qu’elle a de secrètes accointances avec le diable, et que si
nous avons dû nous soumettre au travail (du latin tripalium qui
désigne un instrument de torture), c’est essentiellement à cause
d’elles. C’est à cause d’elles que nous avons gagné durant quatre
mille ans le pain quotidien à la sueur de notre front pendant
qu’elles, dans le fond de quelque gynécée, passaient leur temps à
papoter, à parler chiffons, à se farder pour mieux nous assujettir,
nous autres pauvres Hercules, comme le fit Déjanire, à leurs odieux
caprices. Pour finalement, peut-être, à la fin, nous empoisonner et
nous faire préférer un bûcher où cramer tranquillement, à leur
funeste compagnie.
Il reste pour ma défense – je vois
bien qu’on est en train d’instruire mon procès - que je ne suis plus
un jeune homme, que j’ai vécu avec bien des femmes, que cela n’a pas
toujours été sans difficultés mais que n’ai pas pour autant de
cette charmante moitié de l’humanité la même vision que vous. Dans
l’ensemble, c’était plutôt globalement positif, cela m’a laissé de
très bons souvenirs et je n’ai pas trop à me plaindre. S’il
existait un paradis où la récompense serait de pouvoir contempler
éternellement le vieux barbu, il est sûr que cela me conviendrait
beaucoup moins qu’un salon rempli de quelques femmes intelligentes et
cultivées. Le vrai paradis, pour moi, ce serait cela, et pour l’éternité.
Je ne suis pas du tout un athlète, je
suis plutôt petit, mais je ne peux pas dire qu’on en ait jamais
profité pour me casser la gueule. Je ne savais pas que c’était le
lot quotidien d’une masse de pauvres bougres plus grands que moi dans
leur immense majorité, et jouissant quelquefois du physique des
rugbymen. J’ai donc vécu dangereusement sans trop le savoir. Je l’ai
échappé belle !
Mais vous allez encore dire que Labrune fait
de la littérature. Il faut donc que je réponde un peu plus
précisément à vos accusations. Vous me parlez d’un sexisme dans
l’Education nationale, et dont les pauvres garçons seraient les
victimes. Je rigole ! Il se trouve que j’ai été professeur pendant
près de quarante ans et je n’ai rien vu de tel. Les filles
réussissent mieux, c’est un fait, parce que ce qui est raisonnable
leur agrée ; elles sont en cela plus philosophes que leurs
condisciples mâles, moins irrationnelles dans leurs réactions.
C’est sans doute pour cette raison que Descartes tenait à écrire en
français à une époque où la plupart des femmes n’entendaient pas
le latin, pour qu’elles pussent, elles aussi, avoir accès à tous
les plaisirs de l’abstraction, et Christine de Suède lui en fut
très reconnaissante.
Le fait est que beaucoup de garçons, au lieu
d’étudier, surtout ceux qui sont issus des milieux les moins
favorisés, et peut-être à cause d’un sombre désespoir, ne pensent
qu’à empêcher d’apprendre ceux qui voudraient pouvoir réussir.
C’est ce qui fait que dans les banlieues, souvent, le sens de
l’émulation s’inverse, et ceux qui pourraient devenir brillants se
trouvent ostracisés, réduits à la condition de « bouffon ».
Et le bouffon, dans la langue particulière des banlieues, ce n’est
évidemment pas celui qui s’amuse à divertir, c’est le plus
méprisé des êtres.
Il ne s’agit pas là d’un handicap
qu’on pourrait essayer de traiter efficacement, comme la surdité ou
la cécité : que peut-on faire pour celui qui refuse d’apprendre ?
Est-ce la testostérone qui le perturbe ? Faut-il le châtrer ? S’il
abdique et refuse de construire sa liberté, que peut-on y faire ?
Sans doute le problème est-il plus complexe, et il est de fait
qu’avant 68 ou dans des établissements dont le niveau s’est trouvé
préservé, ces phénomènes n’apparaissent pas. Ils ne sont pas du
tout la conséquence d’un quelconque sexisme, mais le résultat d’une
entreprise de destruction de l’école qui commence au milieu des
années 80 et qui est aujourd’hui arrivée à son terme. Pour expliquer ça en
détail, un livre entier ne suffirait pas et je préfère, ici, y
renoncer.
J’ajouterai que les injustices qui
touchent les hommes m’affectent beaucoup moins, en raison d’une
préférence tout à fait personnelle que j’assume et dont je n’ai
pas honte, que celles qui touchent les individus de mon genre. Je
peux même vous confesser, très cyniquement, et quitte à aggraver
la sentence, que s’il ne restait plus que des femmes sur cette petite
planète, et moi tout seul au milieu d’elles, je ne m’en porterais
pas plus mal.