Cher Tristan,
Merci pour ton message qui amène, comme d’habitude, une mine de points à discuter.
Je vais y répondre à partir de mon logiciel de courrier, ce sera plus pratique... :
Je ne crois pas que l’Homme soit une machine à imiter, mais une
machine à rationaliser, c’est-à-dire à simplifier.
L’un n’est pas contradictoire avec l’autre.
La question est juste : qu’est-ce qui prime ?
Or, la
simplification conduit à l’imitation, puisque les ressources
dépensées par l’imitation, la standardisation, sont plus faibles.
L’imitation est donc une conséquence, non une cause. Tu observes
cela du niveau moléculaire au niveau social, et même au-delà.
Je ne vois pas trop la logique, un exemple précis m’aiderait
C’est avec l’apparition des neurones miroirs (voir notamment
Ramachandran) que l’humanité a connu un grand bond sur tous les
plans, puisque nos ancêtres ont pu rationaliser la transmission
des informations. Conséquence : évolution lamarquienne, non plus
darwinienne.
C’est une récupération neurologique de la vieille notion de culture animale
Inhiber demande plus d’énergie qu’imiter. Or, c’est entre 16 et
35 ans (en comptant les grands écarts individuels, et les
différentes théories cognitives), donc là où tes ressources
physiques et cognitives sont les plus fortes, que la working
memory permet le mieux d’inhiber les stimuli externes. Avant et
après cet âge (environ), tes facultés attentionnelles sont plus
faibles.
OK, mais cela ne s’oppose pas au primat ontologique du cycle, de l’habitude. Tout au contraire.
Au sujet de ton groupe de bébés : qu’adviendrait-il d’eux si on
ajoutait une télévision ou une radio dans la pièce ? Le cri
serait-il contagieux ?
Le cri EST contagieux. C’est démontré par Simner 1971
Maintenant les perturbations que tu évoques n’ont pas été étudiées à ma connaissance
Dans ton exemple, tu t’es placé dans le
cadre d’un seul stimulus. D’ailleurs, dans les nurseries où on
diffuse de la musique il n’y a que peu de cris (et plusieurs bébés
peuvent crier en même temps pour des raisons différentes qui ne
relèvent pas forcément de l’imitation).
Bien sûr ! Cela s’appelle une coïncidence, et cela arrive. Mais c’est rare
Supposons un bébé d’1 an qui joue dans son parc avec la
télévision qui diffuse une émission où le mot « canard » revient
plusieurs fois. A chaque fois qu’il saisit son éléphant en
peluche, le mot « canard » sort du poste. L’enfant en viendra à
appeler son éléphant canard. Imitation ? Non : bayesian learning.
Confusion de niveau. J’ai l’impression de revivre ma thèse où j’ai fait
le recensement des tentatives de négation du fait mimétique par la mise
en avant de mécanismes réducteurs supposément étrangers à l’imitation ou
l’assimilation, mais qui ne le sont jamais en définitive.
Quand tu perçois une information, tu ne la perçois pas. Tu ne
perçois que des bits. Ces bits, au départ sans aucun sens,
prennent sens dans le cortex associatif (c’est plus complexe, je
simplifie par manque de temps), s’appuyant sur ce qu’on appelle
l’expérience. Tu reconstruits donc l’information.
Oui, c’est cela l’assimilation, qui permet d’aller au-delà de
l’information fournie. Je vois une voile et je reconnais un bateau.
Si la séquence
de bits est déjà en stock parce que tu y as été déjà confronté un
certain nombre de fois auparavant, tu te dis que ladite séquence
est similaire ou très proche de ton expérience…. et tu agis en
fonction de ton expérience.
Exactement, c’est cela une habitude
Ce n’est pas de l’imitation,
simplement de la rationalisation.
Non c’est juste une habitude, donc.... une reproduction, donc une
imitation de soi... ou d’un autre sur lequel on aurait pris modèle pour
forger son habitude
Quand tu es confronté à une
séquence de stimuli (donc à une expérience) inédite, tu mettras
pour de temps pour la traiter, et plus de temps pour réagir
(cortex moteur). Et c’est pour cela qu’on a une sécurité, le fight
or flee et le stress. Ton expérience se matérialise au niveau du
cortex associatif par des axones myélinisés qui sont par
définition plus rationnelles (en ressources) grâce, par exemple, à
la conduction saltatoire. L’information aura tendance à prendre le
chemin le plus rapide, celui qui est tracé par ton expérience
enregistrée dans ton cerveau.
Au XIXe, il ne parlait pas du chemin le plus rapide, mais le plus court
(ce qui revient au même). Un chemin, en tant qu’il est suivi à un moment
donné par les « esprits animaux » devient plus accessible et sera donc
davantage suivi, et c’est ainsi que se formait l’habitude dans cette
« proto-neurologie » d’alors
Par conséquent, si tu mets en présence le bébé d’1 an pour qui
l’éléphant est un canard, avec un bébé d’1 an pour qui l’éléphant
est un éléphant, et que tu les laisses discuter du sexe des anges,
qui va imiter l’autre ? Il y a fort à parier que c’est celui qui
s’exprime le moins qui en viendra à appeler son jouet du nom
accordé par son copain. Aussi, si c’est le bébé éléphant-éléphant
qui s’exprime le plus, le bébé éléphant-canard appellera son
éléphant « éléphant ». Parce qu’il imite ? oui, bien entendu, mais
il s’agit d’une conséquence.
ça ne change rien. Dans tous les cas on sait que l’un va imiter l’autre.
En fait, il n’imite pas. En
effet, les clusters qui contiennent l’expérience
« éléphant-canard » ne seront plus sollicités, elle sera
« oubliée » au profit de l’expérience « éléphant-éléphant » qui
est continuellement employée et donc qui fait travailler les
neurones.
Si tu ne vois pas qu’il reproduit le comportement de l’autre, c’est que
tu es de mauvaise foi et que tu veux échapper à la fatalité de
l’imitation

C’est ton droit le plus entier
Si je te lis à voix haute des phrases qui parlent d’éléphants, et
que je te demande de les substituer par des canards, tes
ressources en working memory seront davantage sollicitées pour
effectuer cette traduction que si tu n’avais pas à le faire. Par
conséquent, en fonction de la difficulté de la phrase, tu pourrais
ne pas la comprendre parce que tu ne disposerais pas d’assez de
ressources pour effectuer cette tâche (phénomène de
l’overflowing). Tu pourrais y arriver en splitant, ce qui
consommerait plus de temps. Donc, mieux vaut employer un langage
commun, pas parce qu’il y a imitation, mais parce que cela
économise des ressources. Donc, comme la plupart des gens nomme
« éléphant » un éléphant, l’appeler « canard » dépenserait trop de
ressources.
Oui, où veux-tu en venir ?
Après, tu peux aller voir du côté d’Houdé (ton copain) qui a
travaillé sur les nombres (le bébé s’étonne de voir 3 billes
lorsqu’on ouvre le rideau, alors qu’il a été habitué – bayesian
learning – à en voir 20 : il sait compter, distinguer peu et
beaucoup).
Idem. Le bébé fait plein de choses en individuel, dans la posture solipsiste.
Il n’en reste pas moins mimétique par nature
Dans les entraînements sportifs où il faut être confronté à
l’inédit (donc squizzer le processus d’imitation),
Pas forcément. L’inédit se gère avant tout par l’assimilation, cad, le
fait de ramener autant que possible la nouveauté à un cadre ancien qu’on
a déjà résolu (cf. Polya pour cette stratégie de résolution de
problèmes en math)
on agit sur la
working memory. Par exemple, si tu dois aller à droite de ton
coach, tu tapes dans la main gauche, etc.
Désolé, je n’ai pas compris.
Sans transition, la dernière fois, tu m’avais demandé des sources
sur les différentes expériences scolaires (je t’avais parlé
d’écoles turques, allemandes, etc.). Tu trouveras de nombreuses
informations en éducation comparée dans la revue INTERNATIONAL
REVIEW OF EDUCATION.
Je te remercie.