Je fus assez mal à l’aise avec cette relation impossible et cette folie qui pousse le prof et son élève à aller toujours plus loin.
Dans
le cinéma.
Le
couple devant moi
Un
couple d’âge mûr, assis devant moi, attend le début de la séance.
Hier, j’ai pu apprécier le film d’Ozon : « Dans la maison ».
La femme sent, elle aussi, l’odeur si singulière des femmes de
classe moyenne. Elle s’ennuie comme la mère de Rapha. Son mari
semble ne pas être bien appareillé avec la dame. J’observe et
j’écris sur mon calepin. Je vais envoyer ma rédaction à Luchini,
mon professeur de lettres !
Monsieur
et madame ne se parlent pas. Monsieur lit avec application et
componction le programme de notre cinéma préféré. Madame se
demande ce qu’elle est venue faire ici. Il se dit, dans son milieu,
que le film « Amour », toute palme d’or qu’il puisse être
est d’une immense tristesse. Elle aurait dû laisser son mari seul
avec son incroyable désir de culture sur le tard, le démon de la
soixantaine en quelque sorte.
Le
film tarde vraiment, madame fouille dans son sac. L’aventure est
périlleuse, il est vaste et à ce que je peux en deviner au bruit,
bien rempli. Des sonorités différentes agrémentent cette aventure
épique. Encore heureux que la salle ne soit pas plongée dans
l’obscurité. Monsieur dodeline de la tête, sa voisine l’exaspère.
Elle
a trouvé son Graal ! Elle sort de ce capharnaüm en cuir un objet
que je n’ose reconnaître. Cette fois, je ne la quitte plus des yeux,
j’ai trouvé une perle rare, un bijou qui m’offre pour le prix d’un
billet deux spectacles bien différents. Madame a déniché une lime
à ongle. Non pas ces petits objets bien commodes qui coupent et qui
râpent, qui grattent et qui décapsulent à l’occasion.
Non,
c’est une longue plaquette en carton rouge, une lime à pied qui fera
l’affaire pour des ongles qui sont inactifs. Madame conserve la
distinction naturelle de sa classe sociale. Si l’activité semble
incongrue pour ce lieu, elle s’honore à poser un prospectus afin de
ne pas semer ses traces ADN sur la moquette et le siège.
Monsieur
pique du nez, rentre les épaules. La honte s’abat sur ce pauvre
homme. Décidément sa femme n’est pas sortable. Il relit le
programme pour ne pas se tourner vers elle. Il souhaite que la salle
s’éteigne pour que les autres spectateurs ne s’aperçoivent de rien.
Son vœu est exhaussé, les bandes- annonces sur l’écran fournissent
hélas assez de clarté pour que madame continue ses soins digitaux.
Madame
s’applique, je la vois traiter un à un chacun de ses doigts. La lime
est maniée avec la même dextérité de la main droite comme de la
gauche. Elle ne se décourage pas malgré le manque de clarté. Elle
ira jusqu’au bout de son action. Je le devine, son mari le redoute !
Le début du film n’arrête pas sa fougue râpeuse. Dans la pénombre
de cette salle obscure, elle achève sa mission, range
scrupuleusement la lime et le réceptacle à débris humains.
Je
pense en avoir terminé de mon intrusion dans l’intimité de ces
deux-là. Le film a mobilisé mon attention. Il est fort, douloureux,
beau, émouvant. Il doit l’être car madame qui doit vraiment se
demander pourquoi elle a accepté de suivre son mari, se lance dans
une quinte de toux comme il y en a souvent dans toutes les salles de
spectacle du monde.
Mais
là, elle ne se satisfait pas de petit enrouement passager. Elle fait
durer. Elle étouffe à peine. Elle en rajoute vraiment. Monsieur
souffre le martyre, plus que madame d’ailleurs qui se lance, cette
fois dans le noir, à la recherche de quelque chose dans son immense
sac. Je ne sais plus où donner du regard !
Elle
découvre après bien des hésitations entrecoupées de quintes
toujours aussi pénibles une petite boîte qu’elle ouvre à grand
peine. Ce doit être des pastilles, la toux s’interrompt. Monsieur
est soulagé, les voisins tout autant. Le film se poursuit, trop
long, trop lent pour la dame qui retrouve ses petits problèmes de
gorge.
Nouvelle
série prolongée de toux, monsieur s’affaisse. A-t-il pensé à lui
demander de sortir ? Je ne crois pas. Il ne lui dit rien, il l’évite
consciencieusement. Elle lui gâche la soirée, peut-être
l’existence tout autant. Plusieurs fois nous aurons droit aux bruits
de gorge et de sac. La petite boîte, mystérieusement, se fait un
malin plaisir à demeurer introuvable à chaque expédition.
Il
faut que le film d’Ozon soit de qualité pour parvenir à oublier le
petit cirque de madame, la honte de monsieur. À la dernière image,
dès le début du générique, madame se rhabille. Plusieurs couches
qui s’enfilent de gestes amples. C’est ça, elle a du prendre froid à
vouloir ainsi quitter plus de vêtements que nécessaire en début de
séance ….
Avant
que la salle ne se rallume, le couple a filé en catimini. Je ne
verrai pas les personnages de ma seconde fiction de la soirée.
Contrairement au héros de film d’Ozon, au bas de ma rédaction, je
n’écrirai pas à suivre. Je fais le vœu de ne plus jamais partager
de séance avec ces deux-là !
Rédactionnement
leur.