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Comment rédiger un sujet de réflexion

En direct de ma Segpa

La pensée s'organise.

L'école a de grandes prétentions qui, parfois, sont en contradiction avec son triste quotidien. Il peut paraître paradoxal de demander à nos chers élèves de traiter par écrit un sujet de réflexion quand on leur laisse si peu la place à l'expression le reste de leur scolarité ordinaire. Pas surprenant alors de les voir désemparés par un tel défi.

L'angoisse passée, c'est alors l'épreuve de la structure, de ce fameux plan qui est si souvent escamoté. Pourtant, comment organiser sa réflexion si on ne fait pas de listes, de catégories, de hiérarchisation. Et là, c'est le choc du maelström de la pensée. Tout semble être pour eux placé sur le même niveau, sans repérage ni étiquetage.

Ainsi mes chers élèves devaient évoquer les différentes émotions par lesquelles ils étaient passés lors de leur stage. Diantre, qu'est ce qu'une émotion ? Il a fallu batailler pour leur tirer des mots qui pourtant leur sont connus comme si le champ de l'intime n'a pas sa place dans nos écoles. Ce qu'ils ressentent, ce qu'ils éprouvent, doivent-ils en parler ici ?

L'obstacle du lexique dépassé surgit alors l'écueil du contexte. Qu'est-ce qui a bien pu déclencher ce sentiment ? Les élèves n'ont semble-t-il pas la mémoire de leurs sensations. L'école ne privilégie que le faire et soudain surgit une requête sur les arcanes de la conscience. Il faut se dévoiler, creuser au fond de soi-même pour que ressurgissent ces pulsions secrètes. Ce n'est pas simple, loin de là.

Puis cet étrange professeur réclame de décrire les manifestations physiques et mentales de chaque émotion. Exprimer un ressenti, repérer le sommatif, faire rejaillir un vécu déjà ancien, c'est déjà bien difficile. Transformer son propre corps en sujet d'introspection, voilà bien un immense défi en un lieu qui a fait des élèves des êtres dépersonnalisés.

Les mots manquent, ce n'est pas nouveau. La mémoire aussi est défaillante. Pire encore, c'est la dimension séquentielle de leur expérience qui ne se fait pas. Ils vivent leurs épisodes scolaires comme une vaste plage temporelle uniforme et morne. Distinguer un moment particulier, le sortir du cadre pour l'analyser demande un grand effort.

Quand tout ce travail introspectif est achevé, il faut mettre bout à bout des mots de l'intime. Écrire, c'est déjà si difficile ! Parler de soi, de ce qui se passe en soi, écrire « je » comme si c'était un autre qu'on observe et qu'on décortique est tâche plus redoutable encore. L'effort est tel que certains font grand bruit au moment fatidique. L'angoisse se transforme en désordre, rien de nouveau sous le soleil.

Devant la lourdeur de la demande, les phrases se font plomb, elles s'allongent sans fin ni grâce. C'est alors le travail de la mise en forme, de la nécessaire légèreté pour évoquer le grave, le sérieux, le profond. Alors on coupe dans les phrases, on y met des respirations. On joue de la ponctuation et du silence nécessaire. Apprendre à mettre en musique avant de mettre en mots, c'est si compliqué.

Il en faudra encore bien des séances pour réussir ce pari improbable, bien des phrases bancales ou boiteuses, des mots maladroits ou disgracieux, des tournures dissonantes et indigestes. Tailler dans les mots inutiles : « et », « alors », « après » qui peuplent leurs écrits. Puis ce sera la chasse aux verbes imprécis, aux mots bien trop vagues. La précision d'abord, la recherche du beau ensuite …

Que cela semble inaccessible ! Alors, l'ordinateur va permettre de déplacer, effacer, couper. modifier, intercaler, transformer, corriger. L'écriture est un jeu de construction, un assemblage qui échappe à l'oralité. Nous ne faisons que commencer cet étrange artisanat des mots. Auront-ils l'envie d'aller au bout de cette belle aventure ?

Rédactionnellement leur.

vidéo illustrative : 


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75 réactions à cet article

    • C’est Nabum (---.---.---.18) 15 février 2013 09:47
      C'est Nabum

      Écureuil


      Je veux faire de mes classes un espace de dialogue, de rire et de travail.

      Ce n’est pas toujours facile mais il faut tenir le cap, refuser de punir, ne pas exclure et trouver des manières de faire de ce temps un moment agréable.

      Je m’y emploie du mieux possible

      Parfois j’échoue comme tous les autres !
  • Philippe VERGNES (---.---.---.79) 15 février 2013 09:45

    Bonjour l’auteur,

    Un article important qui dénonce malheureusement une réalité bien... triste.

    Notre incapacité à pouvoir nous représenter nos émotions et à les verbaliser porte un nom : l’aléxithymie.

    L’aléxithymie n’est pas à proprement parler une maladie, mais nous aurions bien tort d’en sous-estimer les effets sur l’éducation des jeunes générations. Elle est la conséquence d’un processus de désempathie (cf. les travaux de Françoise SIRONI sur la « Psychopathologie des violences collectives »).

    L’alexithymie, auquel le phénomène de désempathie est très fortement corrélé, est un des plus importants symptômes permettant de diagnostiquer la psychopathie (ce n’est pas le seul, bien heureusement, car la victime d’un psychopathe non criminel présente aussi des carences dans l’expression des émotions, mais à la différence des véritables psychopathes, le processus de désempathie est, chez cette dernière, réversibles).

    Votre article apporte un témoignage de plus à une problématique sous-évaluée dans notre société qui concerne, comme l’indique le rapport de la HAS, tous les pans de notre société (à commencer par celui de l’éducation) et dont les conséquences sont bien plus désastreuses que ce que nous pouvons imaginer.

    Super votre lien vers cette vidéo !

    • C’est Nabum (---.---.---.189) 15 février 2013 10:29
      C'est Nabum

       Philippe VERGNES


      Je vous remercie de m’apporter des sources théoriques pour comprendre ce qui se passe vraiment dans nos classes.

      Le mal me semble profond et je vais m’empresser de consulter votre chercheur.

      Merci encore !
    • Philippe VERGNES (---.---.---.79) 15 février 2013 11:35

      @ C’est Nabum,

      Je me suis permis ces quelques précisions, car vous avez, de par vos fonctions, un rôle plus qu’important à jouer : votre opinion, en tant que témoin de ce qui se passe actuellement, compte énormément et peut-être bien plus que vous ne l’imaginez.

      Pour remédier à ce qui peut être considéré comme un véritable fléau et lutter contre l’aléxithymie, je dis souvent qu’il faut développer une « pédagogie de l’empathie » (un exemple épatant et bien documenté dans cette courte vidéo qui est un procédé de lutte contre le « bullying » ou le harcèlement à l’école).

      Sur la conséquence à long terme du processus de désempathie, j’ai écris une série d’articles sur ce cite, mais à lire les commentaires, je dois concéder que le sujet est assez complexe et le sens des mots utilisés pour le décrire doit constamment être réactualisé en contexte, ce à quoi tout un chacun n’est pas forcément entrainé en raison notamment... d’un manque d’une pédagogie de l’empathie. smiley

      1- Le pervers narcissique manipulateur
      2- Le pervers narcissique manipulateur (suite)
      3- Comment reconnaître un pervers narcissique « manipula-tueur »
      4- Le match : psychopathes Vs pervers narcissiques

      Et surtout ne jamais perdre de vue lorsque l’on cherche à analyser cette problématique que le plus important à comprendre est le mouvement qui l’anime et dont elle se nourrit. Mouvement que vous relatez très bien à votre manière dans cet article.

      Cordialement,

    • C’est Nabum (---.---.---.161) 15 février 2013 11:47
      C'est Nabum

      Philippe VERGNES 


      Mes remerciements étaient sincères et je vais profiter de mes vacances pour examiner plus avant les références que vous m’avez apportées.

      J’use je crois beaucoup de l’empathie dans mes classes de manière naturelle et je crois que les élèves y remarquent un climat bien différent des autres classes. Mais tout n’est pas parfait ...
  • ZEN (---.---.---.232) 15 février 2013 10:05
    ZEN

    Pas mieux que Philippe Vergnes
    Excellent diagnostic de terrain, qui dépasse de loin l’école

    • C’est Nabum (---.---.---.189) 15 février 2013 10:31
      C'est Nabum

      Zen


      Je ne suis qu’un modeste instituteur

      Je ne dois pas être capable d’analyse, ce n’est pas ce qu’on me demande.

      Je dois simplement excécuter des programmes absurdes les yeux fermés et je ne peux m’y résoudre.
  • Brontau (---.---.---.247) 15 février 2013 13:37

     Nabum,comme vous devez les aimer, vos jeunes, en dépit ou à cause, ou les deux à la fois, de leurs manques et de leurs incapacités ! En nous faisant sourire, vous parvenez en même temps à nous faire toucher du doigt leurs problèmes et vos difficultés ! Et à donner à partir de ces rapports sur votre SEGPA un regard acéré sur notre société toute entière.

    • C’est Nabum (---.---.---.125) 15 février 2013 13:52
      C'est Nabum

      Bronteau


      Attention il y a des formules qui peuvent valloir bien des ennuis

      J’aime mon métier par dessus tout

      Je respecte profondément mes élèves

      C’est ainsi qu’il vonvient de dire.
    • Brontau (---.---.---.247) 15 février 2013 15:46

       Je sais, aimer, terme à bannir, professionnellement

       incorrect !

       On met des individus face à face et il n’y a pas de réactions émotionnelles !

       Monde merveilleux de professionnels, efficaces, rentables, interchangeables…

       Jetables, aussi, comme des produits sans âme.

  • Loup Rebel (---.---.---.13) 15 février 2013 14:15
    Loup Rebel

    Très inspiré par l’allégorie de la caverne de Platon, ce Ilios Kotsou.

    Un vrai bonheur de vous lire, C’est Nabum smiley

  • alice au pays des merveilles (---.---.---.28) 15 février 2013 14:58
    alice au pays des merveilles

    Ca ne m’étonne pas que vos élèves aient montré des réticences à « se dévoiler, creuser au fond d’eux mêmes pour que ressurgissent leurs pulsions secrètes » !?!.

    Vous n’êtes pas sans savoir que la période adolescence est une étape ou le jeune est peu expansif sur ses émotions , ensuite ils ne sont pas dans le cabinet du psy que je sache !!!

    Si vous voulez les faire travailler sur l’émotion, (très bon sujet), appuyez vous sur des personnages .

    Vous espériez qu’ils allaient :« Parler d’eux mêmes, de ce qui se passe en eux mêmes » ,devant tous les autres .

    Là pour le coup j’hallucine !

    • C’est Nabum (---.---.---.208) 15 février 2013 15:13
      C'est Nabum

      Alice


      Je vous assure qu’ils m’ont produit de très jolis textes qui racontent leur stage du côté de leurs émotions

      Cela fera un joli texte sur lequel s’appuyer lors de leur examen oral ; le CFG

      Nous avons les motivations que l’on peut et le truchement de la fiction n’est pas toujours efficace avec eux.


    • C’est Nabum (---.---.---.108) 15 février 2013 17:37
      C'est Nabum

      Écureuil


      Je me suis laissé emporter 

      Pardon !
  • JL (---.---.---.29) 15 février 2013 17:28
    JL

    Je suis perplexe !

    Qu’est-ce qu’a voulu dire ici l’auteur, instituteur de son état ? Et d’abord, quel âge ont ces enfants auxquels il demande un travail qu’aucun d’entre eux semble-t-il ne saurait réaliser correctement selon ses critères d’adultes. Critères d’adultes, puisqu’on dirait qu’il s’écoute parler et nous explique pourquoi lui, il a tant de talent et comment il procède pour nous abreuver de sa production quotidienne.

    La lecture des commentaires ne m’éclaire pas davantage, sinon qu’on y parle de lanterne ! Il y en a même un qui voit dans tous les enfants des écoles des patients atteints d’alexithymie (sic !), et profite des louanges qu’il adresse à l’auteur pour vendre à la cantonnade, sa propre camelote.

    (*) L’alexithymie (du grec a : préfixe privatif, lexis signifiant « mot » et thymos signifiant « humeur ») désigne les difficultés dans l’expression verbale des émotions communément observées parmi les patients présentant des symptômes psychosomatiques.

    • C’est Nabum (---.---.---.108) 15 février 2013 17:39
      C'est Nabum

      JL


      L’auteur n’est qu’un bien modeste instituteur exerçant en Segpa en classe de 3° pour des élèves ayant 15 ans et des difficultés massives.

      Je fais court ... Ça vous suffit ?
    • JL (---.---.---.29) 15 février 2013 17:54
      JL

      Est-ce que ça me suffit ?

      Vous ai-je demandé quelque chose ? Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ? Que c’est récurrent chez vous, cette humilité affectée sous un texte qui chante en creux vos louanges ?

      Non, je ne vous demande rien. Mais je vous dirai que votre travail, ce pourquoi on vous paie dans l’Éducation nationale (ailleurs je ne sais pas), c’est d’aider les enfants qui vous sont confiés à tirer le meilleur d’eux-mêmes, et non pas à venir les décrier ici au point que certain a cru bon de pouvoir les traiter de psychopathes.

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