Chez nous, pas d’idolâtre ni maximo ni dictateur,
simplement l’humilité de reconnaitre les meilleurs d’entre nous, et pas
sur leurs filiations, leurs mécènes ou leur maîtres, mais jugés sur
leurs actions, leurs morales et leurs actes. Peut-être leur haine vient
de cette liberté que nous partageons, celle de la critique constructive,
de l’indépendance, de la dialectique pour le bien du groupe, donc de
tous - ni pour l’esbroufe, ni pour une carrière aux ordres. De tous,
parce que nous n’excluons personne, et même le pire de nos ennemis, sa
mort nous ne l’acceptons qu’au champ d’honneur, dans le respect d’une
idée chevaleresque qui fait de nous des humains, pas des bêtes
dégueulasses.
Est-ce naïf d’être révulsé par ce magma de haine, un flot visqueux de
gratte-papiers venus vomir leur joie de la mort d’un homme que rien n’a
terrassé, sinon la maladie ? Seuls les puissants sont magnanimes. La
bêtise est une chose, nous les avons assez moqués. Nous savions bien qu’ils
dégoulinaient de roublardise, de lâcheté et de traitrise. Nos coups de
gueule, souvent vains, à convertir nos frères dans leur assourdissant et
permanent mensonge, suffisaient à les ridiculiser, au moins parmi nous.
Le temps roulait pour nous parce que la vérité toujours triomphe. Mais
les cris des hyènes affolaient par le sang ont glacé le mien. Je suis
trop jeune pour savoir ce qu’ils ont bavé en immondes saloperies
lorsque sont morts Sankara, Allende, Guevara, Lumumba ou Durruti.
Demain, je demanderai aux anciens, sans trop d’illusion.
Ce n’est pas le moment de clouer au pilori tous leurs arguments fallacieux, ni sur les pétrodollars donnés aux pauvres – fallait-il les distribuer aux riches ? –, sur les usines décaties qui explosent – parle-t-on d’AZF ou des fuites nucléaires dans les campagnes de France ? –, sur les coupures de courant – fallait-il interdire au peuple de s’équiper enfin en électro-ménager et en informatique ? –, sur la délinquance et les armes – Columbine ou Sandy Hook ? –, sur la corruption – Karachi, Tibéri ou Guérini ? –, sur les prisonniers politiques – Guantanamo ou Abou Ghraib ? – bref, d’autres le feront, ce n’est pas l’heure, les humains sont humains parce que, justement, ils
respectent les morts. Et nous sommes humains. Jamais à nos enfants nous
ne dirons qu’un Homme ne pleure jamais. Et aujourd’hui nous pleurons.
Parlons de cette haine que je ne comprends pas. Le Venezuela est un pays
lointain, très loin de la sphère d’influence de la France. Je doute que
ceux d’ici savent que Miranda à son buste près du moulin de Valmy. Cela
ne doit pas être cela qui les électrise tant ils paraissent avoir une crise d’épilepsie du plaisir qu’ils tirent de la mort du Commandante. Certains, je le vois bien, le détestaient parce que militaire. Comme De Gaulle. Mais pour cette Amérique Latine, il semble qu’ils
aient préféré le général Pinochet, reçu en grande pompe avec sur les
siennes le sang d’un président élu, socialiste et ami de Fidel. Déjà. Si
c’est lui le problème, ils doivent se préparer à se gargariser du labeur de la faucheuse quand viendra la mort d’un autre des justes parmi les justes.
Alors voilà ce qui nous sépare, voilà ce qui coupe le monde en deux :
l’amour et la haine. Parce qu’Hugo Chavez débordait d’amour. Oh bien
sûr, ils moqueront ces mots, eux qui ne pensent qu’à leurs
rentes, leur croissance et leurs vacances dans des pays qu’ils rêvent
éternellement sous-développés, histoire de jouir de l’œil dans la
pyramide peint sur le billet vert. Les maîtres n’ont que de la haine
pour les esclaves, et ces derniers n’ont que l’amour à offrir car qui
mieux qu’eux savent les horreurs de la haine ? C’est le message du
Christ, le compagnon de ce président-là, et ils ne manquent pas
de moquer aussi cela, preuve de leur viscérale haine pour tout ce qui
n’est pas guerre, destruction, dévastation et vengeance.
Alors pourquoi tant de haine, par-delà la vie, à briser les tabous
les plus séculaires ? Je ne comprends pas, sinon une lucidité
blessante : ils sont nos pires ennemis. Je comprends mieux alors
cette déclaration terrible de Bolivar qui décréta la guerre à mort : il
avait vu cela, l’amour et la haine qui polarisent la race humaine. Ils ricanent du chaos qui, ils l’assurent, ne saurait tarder. Et pourquoi cela, si le dictateur est mort ? Mais c’est que dans la patrie du Libertador dorment les plus grandes réserves de pétrole du monde. Rien de plus. Rien.
J’ai entendu de gros cochons, ricanant de nous, nous traiter
d’aficionados de la salsa et du tchatcha incapables de raisonnements
politiques, se gausser de nos regards tournés vers des frères latins.
C’est que nous ne parlons pas Yiddish et les rues de New-York sont si
pareilles à celles de Paris qu’il n’y a aucun intérêt à lécher le cul
des gens qui sont si différents de nous au prétexte qu’ils sont puissants et nous paieraient en miettes de leur curée de salauds. Ils
se croient si importants, obèses de leur savoir tautologique, de
pauvres incantations vides en vérité, leur esprit baignent dans la haine
comme leur corps dans le gras. Nous ne serions que lubriques à regarder
les corps et eux si savants à compter les barils de brut ? L’Amour
aveugle, peut-être. La Haine tue, sans aucun doute : c’est le tablier
des bouchers qu’ils portent, pas celui des maçons.
Quand les Bush, les Sharon, les Uribe, les Sarkozy et les Hollande
mourront, tous sur les mains le sang et les tripes de civils massacrés,
phosphore blanc, munitions à l’uranium, épandages d’agent orange, la
guerre sans l’aimer, la haine sans l’avouer, le pognon pour toujours, je
ne pleurerai certainement pas. Je serai certainement soulagé. Et
pourtant à cet instant précis je n’aurai plus de rage. Simplement une
profonde compassion pour leurs victimes et pour eux-mêmes, je les
plaindrai de se présenter si nus devant l’indicible. Je serai triste de
ne pas les avoir défait au combat, en fait un peu honteux de ma défaite.
Personne de notre monde ne leur fera les poches, ne détroussera leur
cadavre, ne piquera leurs chicots d’or, ne sodomisera leur carcasse,
n’ira cracher sur leur tombe. Notre amour implique cela, et voilà ce qui
fait de nous des combattants d’un autre niveau. Supérieurs. Et voilà
pourquoi à la fin nous triompherons. Merci du fond du cœur à Hugo Chavez
de nous avoir rappelé cela tout au long de sa vie et jusqu’à son
dernier souffle.
Que la paix soit sur toi, nous veillons déjà à l’héritage, et salue
les là-haut, au royaume de l’amour, les camarades d’hier, nous autres
ici-bas nous continuons la lutte, dès que la brise d’un nouveau matin,
l’aveu de notre bon cœur, aura séché nos larmes."