On ne devrait jamais plier sous la haine, celle que ce fil
de vomissure répand par vagues d’épouvante. Et pourtant, autant le dire, je me demande
s’il y a de plus grandes douleurs que celles des illusions humanistes brûlées
sur les bûchers de l’inquisition populacière, noyées sous le flot de la
veulerie, de la rancoeur, du mépris haineux et de la connerie. On est, non pas
à mille lieues du Gloria victis qui honore l’homme, si l’on peut dire, une fois
qu’il a commis l’irréparable, mais bien dans le pire de son expression
contemporaine, que le net amplifie jusqu’à ruiner tout espoir. Puisque le
manichéisme est la seule référence que les cons comprennent — tout ce qui n’est
pas pour moi est contre moi, est ennemi celui que je suis incapable de
comprendre — je poserai la question en termes gauche/droite : est-il concevable
qu’un disciple de droite souffre lorsqu’il subit un revers dans la marche
inéluctablement victorieuse de sa doctrine ? Je le vois en colère, mais affecté
intimement ? Vous n’avez pas le monopole du coeur, réplique-t-il, avec ce
mépris commun à ceux qui ne pensent qu’à abattre l’autre, et qui jamais n’imagineraient
que la vie exige aussi que nous soyons à l’écoute les uns des autres,
solidaires, quand bien même nous avons des visions différentes. C’est
d’ailleurs la raison pour laquelle j’ai, de tout temps, souffert de la violence
du discours de Mélenchon : qui sème ainsi le vent crûment et dru risque de
récolter une terrible tempête, s’il échoue. Vae victis. Il était totalement
proscrit d’émettre un doute sur la manière qu’il avait choisie lorsque la voie radieuse
semblait s’ouvrir, les foules conquises : qui ne s’est pas senti parfois sur
le point de passer sur le billot réservé aux traîtres pour avoir déploré les
outrances d’une part du discours de Mélenchon ? Les autres se sont tus ou
l’ont encensé. Certains pressentaient-ils vraiment le danger capital d’un échec
précisément dû à ces excès, comme ils le disent aujourd’hui… (je ne prétends
pas en faire « la » cause qui nous amène à la situation actuelle, ni qualifier
celle-ci d’échec avéré)
Quelle tristesse : écoutant le discours de Rodez, prononcé
avant que ne soit connu le choix de la trahison parisienne, j’y trouvais ces
traits d’humour dont Mélenchon émaille ses propos : un art pas toujours
compris ni forcément rassembleur. Il y avait aussi de belles pages d’éducation
populaire, des images que seul un cœur sincère peut exprimer, des références philosophiques
et poétiques dont nous avons tant besoin pour éloigner la bêtise et la bestialité
du parti pris politique. Oh, je sais combien de gens aujourd’hui contestent,
avec une irritation puérile, toute idée d’apprendre, tout à leur prétention de
n’avoir de leçon à recevoir de personne. Alors il m’a semblé à cet instant que
ces réunions politiques devaient coûter très cher en énergie, mais pour quel
bénéfice, quel impact réel, pragmatiquement parlant ? Pour convaincre qui,
si ce n’est des auditeurs acquis ? Surtout hélas, ce sont ces envolées « pyromaniaques »
qui m’ont semblé déborder dramatiquement le champ du discours. Grisaille,
tristesse, crainte… la vraie valeur de la parole de Mélenchon, porte-parole d’une
gauche que nous voudrions refonder, se trouve dans son humanité.
J’ai le sentiment tragique que le temps a passé, la chance
de cette refondation en sa belle compagnie manquée. Il doit alors rester au
moins, à tous ceux qui sont venus, ont entendu mais sont repartis aussi vite,
la reconnaissance d’avoir vécu une heure particulière en 2012. Quel que soit
notre avenir, qui n’est pas celui d’un parti mais la vitale échéance imposée à
nos pays, cette rencontre restera en mon cœur. Jamais je ne comprendrai l’état
de guerre dans lequel tant de gens vivent les uns contre les autres, des
jardinets aux courettes de HLM. On ne peut pas être heureux dans un océan de
malheur, mais y déverser des flots de haine est singulièrement tragique. Et
puis, que Mélenchon refonde le FDG ou passe la main, personne ne me fera croire
que la lutte contre l’injustice et la destruction de notre environnement s’arrête
là, ni ne concernait que quelques bolchéviques ivres d’asservissement de leurs
semblables.
Gloria victis : si l’un des beaux espoirs nés en mon
coeur devait être mort, la seule noblesse recevable de ceux qui l’auraient anéanti
tiendrait en cette citation qu’ils porteraient.