Et vous, ne quittez pas des yeux vos tableaux de marche ;
puisque vous savez tout de moi, je sais tout de vous, évidemment, et alors je
vous trouve médiocrement inspiré par une bien triviale vision de la société. Je
me demande ce qui resterait de gens utiles en proportion de la population, une fois que vous et moi aurions
écarté les « nuisibles ». Vous me réservez un sort peu enviable, et
je vois bien que nous serons quelques dizaines de millions dans ce cas,
auxquels j’espère que vous voudrez bien ne pas appliquer de plus sévères
sanctions que celle-là : la tentation des mesures violentes gagne si vite. Ils sont
toujours aussi ridicules, navrants, ce mépris pour l’interrogation et la réflexion
(sans parler de l’esprit), cette morgue à l’encontre des « intellectuels »,
qui discréditent foncièrement ces personnes qui s’arrogent la jouissance de la
seule raison possible, leurs manières pragmatiques qui en feraient les fins
connaisseurs de « la vraie vie ». Et tant de pseudo révolutionnaires,
qui forment ces masses gueulardes trop connues, détestent le poète (que je ne
suis évidemment pas), le musicien, le compositeur, le peintre, l’écrivain, le
philosophe, le conteur, le Maître : je travaille, MOI, arguent-ils (suivent,
ordinairement, des considérations sur la France qui se lève et ne veut plus
entretenir les nuisibles).
Ce qui rappelle crûment l’existence de toute cette cohorte desdits
inutiles que le chômage, l’invalidité, la jeunesse ou la vieillesse ont mis à
la merci du bon vouloir de « ceux qui font tourner la machine », certains
d’entre eux leur réclamant grossièrement des comptes. Le débat commence à exister,
champ réservé aux « spéculateurs », difficile à faire entendre. Il s’agit
d’évaluer ce que la société voudra bien concéder d’humanité et de légitimité à
ces parfois proscrits, alors que nombre d’entre eux assurent travaux non
rémunérés ou à peine défrayés, ou tâches bénévoles indispensables et que,
croit-on savoir, ils font partie encore de la communauté humaine.
Bref, le nombre de gens qui ont besoin de détester leurs
semblables est toujours un sujet d’incrédulité abyssale pour les naïfs auxquels
je revendique d’appartenir, puisqu’il semble que tels soient mon statut et ma
place. On peut, par infortune, être malheureux dans un océan de malheur, cela
n’oblige pas à exécrer les autres : la dignité, cela existe, plus
pratiquée je l’espère que le spectacle communément rapporté par les médias ne donne
à le craindre. Il n’est pas besoin non plus d’appartenir à la classe des damnés
de la terre pour prendre la défense de la justice sociale : je n’en
reviens toujours pas de l’interdit que certains individus prétendent opposer à
ceux qui luttent contre le malheur sans y être forcément plongés à en
crever : c’est incontestablement stupide. Si j’en crois mon doigt mouillé,
quand je le trempe dans la bave de crapaud, la faute à tout cela pourrait bien en
revenir à Jean-Luc Mélenchon. Je vais changer de fontaine, vite.