Bonsoir Kiosk,
Tout d’abord merci de votre réponse
circonstanciée et des liens communiqués que je prendrais soin de lire
attentivement. Même si je ne partage pas tout à fait votre opinion, j’apprécie
au plus haut point le fait d’en débattre de façon argumentée, car il se trouve
que le problème de fond que vous soulevez correspond à une problématique que je
ne cesse d’étudier en raison de mes engagements associatifs.
Dès lors que vous convenez du fait
qu’il existe une distinction entre un sophiste (le faire) et un sophisme (le
dire) vous levez le paradoxe qui consistait dans votre précédent commentaire à les
assimiler tous deux, là ou vous différenciez préalablement le dire de la
pensée. En quelque sorte, le principe de distinction que vous évoquiez entre la
pensée et l’expression doit aussi s’exprimer entre la parole et l’acte, car
quand bien même les rapports entre ces différents états ne sont pas les mêmes,
ils découlent d’une même chaîne de causalité qui mène aux actes.
Nos divergences relèvent d’une
question de positionnement de curseur ou de niveau auquel vous placer les
interdits.
J’avais bien initialement saisi
cette différence d’opinions entre nous dès votre premier message, mais je souhaitais
m’assurer que vous effectuiez bien les distinctions nécessaires entre la
liberté de faire, de dire et de penser avant de vous exposer les raisons qui me
poussent à ne pas placer ce curseur au même niveau que vous.
D’où
en particulier l’idée que si l’on admet très bien de limiter la liberté de
faire, il doit être possible aussi
d’admettre une certaine limitation de la liberté de dire. Avec à l’appui
l’affirmation que l’expression n’est absolument pas neutre dans le passage à
l’acte.
Les lois répriment les actes (le
faire) et la loi sur la liberté d’expression réprime déjà les paroles diffamantes.
Dès lors, était-il nécessaire de restreindre encore plus la liberté
d’expression par une autre loi dont l’arbitraire a été démontré dans l’affaire
Dieudonné ?
Et donc, pourquoi était-ce une
erreur de limiter la liberté d’expression (loi Gayssot) plus qu’elle ne l’était
déjà ?
La réponse est simple et plus
qu’une longue argumentation la référence à l’histoire s’impose : parce que
la censure, car c’est bien de censure dont il s’agit là, est et a toujours été
la porte d’entrée à toutes les dictatures.
Par exemple, Stefan ZWEIG l’exprimait
déjà très bien dans son ouvrage Conscience
contre violence : « La
première pensée qui vient à l’esprit d’un caractère despotique est toujours de
museler, d’étouffer, de détruire toute opinion opposée à la sienne ».
Et plus encore : « Depuis le
commencement, tout le mal est venu des doctrinaires qui veulent que leur
système soit le seul, l’unique. Ce sont ces sectaires de la pensée et de
l’action qui perturbent la paix universelle et qui, par leur tyrannie,
transforment la juxtaposition naturelle des idées en opposition et en discorde
meurtrière ». Et pour finir : « Les
droits de l’homme paraissent sceller dans les fondements de l’État ce qu’il y a
de plus intangible, de plus sacré dans une Constitution. Nous croyons déjà
disparu à jamais le temps du despotisme spirituel, de la contrainte des idées,
de la tyrannie religieuse et de la censure des opinions ; nous pensions
que le droit de l’individu à l’indépendance morale était aussi absolu que celui
de disposer de son corps. Mais l’histoire n’est qu’un perpétuel recommencement,
une suite de victoires et de défaites ; un droit n’est jamais conquis
définitivement ni aucune liberté à l’abri de la violence, qui prend chaque fois
une forme différente. L’humanité se
verra contester chacun de ses progrès, et à l’évidence, sera de nouveau mise en
doute. C’est justement au moment où la liberté nous fait l’effet d’une habitude
et non plus d’un bien sacré qu’une volonté mystérieuse surgit des ténèbres de
l’instinct pour la violenter ; c’est toujours lorsque les hommes
jouissent trop longtemps et avec trop d’insouciance de la paix qu’ils sont pris
de la funeste envie de connaître la griserie de la force et du désir criminel
de se battre. Car, dans sa marche vers son but invisible, l’histoire nous
oblige de temps en temps à d’incompréhensibles reculs, et les forteresses
héréditaires du droit s’écroulent comme les jetées et les digues les plus solides
pendant une tempête ; en ces
sinistres heures, l’humanité semble retourner à la fureur sanglante de la horde
et à la passivité servile du troupeau » (propos que je reprenais
dans mon article intitulé C’était
écrit : « Nous boirons le calice jusqu’à la lie »).
Stefan ZWEIG avait écrit ses mots
en 1936 peu avant la Seconde Guerre
mondiale.
Mieux encore, dans son ouvrage tiré
de son carnet de notes, LTI – La langue du IIIe Reich, Victor KEMPLERER,
philologue, démontre l’appauvrissement de la langue qui a conduit au style de
pensée unique nécessaire à l’avènement du nazisme.
C’est cet appauvrissement auquel
nous nous exposons lorsque nous brandissons l’arme de la censure contre la
parole, fussent-elles être celle d’un extrémiste, qui nous ouvre tout droit les
portes d’une dictature.
Du côté de MONTESQUIEU, quand bien
même vous l’opposiez à ROBESPIERRE (que je ne connais pas), ils se rejoignent au
moins sur un point qui est celui de la liberté d’expression puisqu’on peut lire
dans L’esprit des lois : « Les
paroles ne forment point un corps de délit ; elles ne restent que dans
l’idée. La plupart du temps, elles ne signifient point par elles-mêmes, mais
par le ton dont on les dit. Souvent, en redisant les mêmes paroles, on ne rend
pas le même sens : ce sens dépend de la liaison qu’elles ont avec d’autres
choses. Quelquefois le silence exprime plus que tous les discours. Il n’y a
rien de si équivoque que tout cela. Comment donc en faire un crime de
lèse-majesté ? Partout où cette
loi est établie, non seulement la liberté n’est plus, mais son ombre même ».
J’y trouve là beaucoup de similitudes
avec la citation de ROBESPIERRE (d’où probablement ma confusion) que vous jugez comme vague et arbitraire, mais
soit... admettons que tous ces penseurs, bien qu’en désaccord sur de nombreux
points, peuvent s’accorder sur celui de la liberté d’expression et que cela ne
vous satisfasse pas… après tout, c’est votre droit.
Toutefois, je me permettrais de
vous signifier que le but même de toute entreprise totalitaire consiste à la
mise en place progressive d’une « novlangue »
dont le but est de restreindre le champ de la pensée en limitant le choix des
mots, ou leur polysémie. Pour ce faire, le
pouvoir harceleur débute toujours, comme l’avait très bien analysé Stefan
ZWEIG (et d’autres que lui), par l’interdiction de toute critique ou pensée
opposée à la sienne (voir également 1984
de Georges ORWELL).
C’est ce processus qui est mis en œuvre
dès lors que l’on s’en prend à la liberté d’expression, et ce, sous quelques
prétextes que ce soit. C’est un danger que vous ne pouvez ignorer sous peine de
reproduire les erreurs du passé, car «
la violence réapparait à chaque époque sous de nouvelles formes »
(Stefan ZWEIG) et jamais là où on l’attend le plus.
Bref, vis-à-vis des risques
encourus, et après avoir longuement sous-pesé le pour et le contre, je trouve
bien plus dangereux de limiter la liberté d’expression que de ne pas le faire.
Par ailleurs, toute loi qui
contreviendrait à cette disposition aurait toute les chances d’être jugée
inconstitutionnelle compte tenu de la hiérarchie des lois déjà exposée dans mon
précédent post.
En tout état de cause, au plaisir
de vous lire même si c’est pour me contredire.
Oui,
je sais, mais dans le cas précis d’une quenelle assimilée à un sexe flaccide,
« peau de boudin » était plus dans le ton de ma petite plaisanterie,
non ? Mais bon, si vous tenez tant à « eau de boudin », laissons pisser...
Celle-là, je vous l’accorde. 
Bien à vous également.