Bonjour Hannibal.
Les règles de bienséance
m’incitent naturellement à saluer en quelqu’un comme vous une certaine dose de
hardiesse qui se manifeste par votre propension à la diatribe, nonobstant son
tropisme souvent unidirectionnel, c’est à dire visant le même monde. Vous méritez,
en dépit de cela donc, de ma part, toute ma reconnaissance quant à vos qualités
rédactionnelles et l’intérêt que suscite pour moi les sujets que vous évoquez.
Toutefois, l’on ne peut que
déplorer, en général, l’absence, dans la dénonciation que vous faites, d’une
recherche de la nuance susceptible de vous conduire vers une analyse profonde, apaisée
et froidement objective ; car, croyez-moi, la passion, au sens spinoziste du terme, est rarement bonne conseillère, eu égard à la faible place qu’elle réserve à la clairvoyance. Bref, une analyse où l’affect ne le disputerait pas au
rationnel. C’est ce vers quoi j’aimerais vous inviter ; et je vous conjure
de n’y voir aucune condescendance, mais plutôt le plaisir d’échanger des idées
avec quelqu’un d’éclairé comme vous.
Voici pour commencer.
Du haut de mes
50 ans, je me souviens de mon enfance pendant les années 70 dans un pays arabo-musulman, où l’air de l’époque sentait à plein nez l’ouverture culturelle, l’aspiration
à la liberté et à la modernité, et où l’observance du jeune du ramadan et des
obligations religieuses, en général, était le dernier souci de la jeunesse
d’alors qui chantait plutôt la gloire de l’athéisme. Inutile de vous dire qu’à
cette époque-là, la recherche d’un intégriste religieux équivalait à la quête
d’un emploi de la part d’un chômeur de longue durée, quinquagénaire, qui plus
est, dans un pays en crise. D’ailleurs, c’est cette aspiration à la modernité
et à la laïcité qui constituait, entre autres, les idéologies des régimes
nassérien et baasiste en Egypte, en Irak, en Syrie et même au sein des milieux
intellectuels de presque tout le monde arabe. Mais que s’est-il passé dans ces
sociétés ? D’où vient ce revirement, ce retour à des valeurs archaïques,
cette renaissance, ou mieux, cette naissance de l’obscurantisme religieux (je
dis « naissance plutôt que « renaissance » car ces courants de
pensée sont natifs de notre époque) ?
À cet égard, il
est difficile de ne pas entrevoir la responsabilité des puissants de ce monde, en
la personne des puissances occidentales, avec à leur tête l’oncle SAM, mais
également leurs sbires et complices que sont les régimes politiques des pays du
tiers monde. Car, la stratégie de la
prédation est bien rôdée et les événements favorisant son entrée en action
agissent sempiternellement tel un éternel recommencement. On commence par
provoquer la déstabilisation et le chaos, on agite le spectre de la Charia et, in fine, on favorise l’accaparement à
bon compte des ressources locales par les représentants des industries du
pétrole et de l’armement, pendant que les populations locales achèvent de
crever. Et pour garantir la pérennité de ce statuquo, rien de tel que l’installation
d’un régime complice et nécessairement faussement légitime. Il faut reconnaître
au néocolonialisme une certaine ingéniosité. Ce que les prédateurs obtenaient,
à savoir l’accaparement des richesses des populations sans défense, à des frais
non négligeables, à l’époque de l’ère coloniale (entretiens des forces armées
en place pour réprimer d’éventuels risques de soulèvement populaire ou
d’opposition armée, installations d’infrastructures en vue de l’exploitation
des richesses locales, etc.) peuvent l’obtenir aujourd’hui avec la stratégie du
néocolonialisme à moindres frais, puisque les basses manœuvres d’étouffement et
d’oppression de toutes velléités d’aspiration à la démocratie, à la liberté et
à la justice sont assurées par les régimes corrompus et complices.
Ne sont-ce pas là tous les ingrédients
nécessaires à l’émergence de l’intégrisme religieux ? N’est-ce pas le seul
refuge qui reste à des populations sous domination, gangrénées par la pauvreté,
outrées par les innombrables injustices qui les frappent quotidiennement et
essuyant des siècles d’humiliation ? N’est-il pas, eu égard à ces
considérations, loisible de parier sur l’érosion de l’obscurantisme religieux
parmi les plèbes musulmanes si leurs conditions matérielles s’améliorent ?
Outre cette condition
humaine des plus étouffantes, la manipulation des esprits bat son plein, dans
tous les pays et dans tous les régimes politiques, où les faiseurs d’opinions, rompus
à l’exercice de la propagande, s’évertuent à polluer l’oxygène que nous
respirons en y distillant le virus de l’orientation de l’opinion publique, dans
la direction voulue par les antres de pouvoir.
Il est certes
illusoire de croire que la prise de conscience de cet état de fait va changer
le monde. Mais elle n’en demeure pas moins salutaire, ne serait-ce que sur un
plan purement intellectuel, en raison de sa vertu à éclairer toute tentative de
compréhension de notre monde, afin d’éviter de se tromper de cible dans une
entreprise critique.
Bien à vous.