Jean,
Je n’ai jamais été marxiste, pas même
hégélien, et je n’ai jamais CRU que l’histoire pouvait avoir un
sens et que, l’ayant une fois déterminé par une science quelconque
(je pense au matérialisme dialectique) on pourrait orienter sur les
bons rails le train de l’histoire pour accélérer sa marche vers une
sorte de paradis final. Rien ne m’est plus étranger par ailleurs que
le matérialisme. Après la phénoménologie husserlienne et les
travaux en physique de l’école de Copenhague, la notion même de
« matière » devient si problématique que la prudence
impose de faire l’économie d’un terme des plus fumeux.
Vous me parlez de l’existence de Dieu,
mais au point où nous en sommes dans la réflexion sur l’histoire
des concepts, ce terme est tout aussi inconsistant que celui que je
viens de récuser. Le Dieu des religions du Livre ne diffère en rien
de ceux des mythologies antiques auxquels les anciens ne croyaient
qu’à moitié. « Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ? »
se demande Paul Veyne. J’ai connu des athées chargés d’enseigner
l’histoire qui, abusés par le « sens de l’histoire »
pensaient de bonne foi que le monothéisme, parce qu’il était un peu
plus tardif - du moins dans sa réussite - marquait un progrès par
rapport aux religions antiques, mais on pourrait tout aussi bien
penser le contraire, et Voltaire s’accorde très bien avec un Cicéron
qui pensait qu’il fallait, sans y croire, respecter les dieux de la
cité qui donnaient un sens à la vie des citoyens ordinaires étrangers aux
plus hautes spéculations de la philosophie. Les anciens se sont
merveilleusement étripés eux aussi, mais jamais sur des questions
de religion.
Le dieu anthropomorphe et irascible de
l’ancien testament, véritable tête de lard que le gnostique Marcion
n’hésite pas, l’opposant au dieu des Evangiles, à
assimiler à un dieu du mal, n’est guère différent de Zeus et de
ses petits copains. Le culte chrétien de la Sainte Vierge dérive de
celui d’Isis et les pratiques religieuses des premiers chrétiens ne
sont pas si différentes de celles des cultes à mystères tel, à
Rome, celui de Mithra. Si la plupart des chrétiens d’aujourd’hui savaient que
Jésus-Christ ne devient le fils de Dieu « engendré et non
créé », « consubstantiel au Père », pour
reprendre les termes du crédo, qu’à la fin du quatrième siècle,
par un bricolage d’une métaphysique de l’UN héritée de Plotin et popularisée par Porphyre, ennemi des premiers chrétiens, et surtout par la grâce d’un empereur romain des plus sinistres, ça les
défriserait probablement. Et si vous les interrogiez, vous vous
rendriez très vite compte de surcroît que la plupart, sans même le savoir, sont
enfoncés jusqu’au cou dans l’hérésie d’Arius.
Si vous me disiez, confronté aux
questions que tout existant se pose, que l’univers a peut-être un
sens, je pourrais à la rigueur l’admettre, mais il serait encore à
découvrir, ce sens. Vous me diriez qu’il y a peut-être quelque
chose de transcendant au monde. Pourquoi pas, mais à quoi bon
s’étriper sur ces sortes de questions, lesquelles sont pour
l’instant, et peut-être pour l’éternité, sans réponse. Etant
donné l’état des connaissances sur la question, la distance entre
ce « quelque chose » que vous appelez Dieu et rien du tout est des plus minces.
Je suis bien d’accord avec vous pour
dire qu’il n’y a guère de progrès en philosophie. La métaphysique,
longtemps méprisée à cause de l’influence du positivisme, est en
train de revenir à l’honneur et c’est une bonne chose, mais à la
question de savoir pourquoi il y a quelque chose plutôt que rien, je
doute qu’on trouve demain la réponse. En attendant, on peut
évidemment bavarder, et le pari pascalien que vous évoquez ne peut
évidemment pas prétendre à un autre statut que celui du bavardage : à Napoléon qui lui demande quelle est la place de Dieu dans ses travaux, Laplace répond : « Sire, je n’ai pas eu besoin de cette hypothèse ». Le pari pascalien vaut à l’intérieur
d’un système de représentation mythologique du monde dans lequel baigne tout le XVIIe siècle, il ne vaut
plus rien dès lors qu’on fait abstraction du climat historique.
Force est cependant de constater que
les connaissances sur la nature des choses qui nous entourent et les
lois qui semblent les gouverner ne cessent de s’accroître et nous
permettent d’avoir une compréhension de moins en moins naïve de la
complexité du monde. Les prophètes des différentes religions,
s’ils s’étaient un peu souciés du bonheur des hommes, au lieu de
les induire à se taper sur la gueule, auraient pu leur refiler un
certain nombre de trucs pour améliorer leur ordinaire. Les mettre
sur la voie, par exemple, des principes de l’électricité, des
lois de la gravitation ou même plus simplement les informer qu’entre la côte ouest de l’Europe et Cipango il y avait un autre très grand continent à instruire au plus vite des bienfaits de la révélation. Apparemment, le Dieu tout puissant qui
les inspirait ignorait encore toutes ces choses-là - qu’il avait
pourtant créées ! C’est bien fâcheux.