Non à l’union sacrée !
La sidération, la tristesse, la colère face à l’attentat odieux contre Charlie Hebdo
puis la tuerie ouvertement antisémite, nous les ressentons encore. Voir
des artistes abattus en raison de leur liberté d’expression, au nom
d’une idéologie réactionnaire, nous a révulsés. Mais la nausée nous
vient devant l’injonction à l’unanimisme et la récupération de ces
horribles assassinats.
Nous partageons les sentiments de celles et ceux qui sont descendus
dans la rue. Mais ces manifestations ont été confisquées par des
pompiers pyromanes qui n’ont aucune vergogne à s’y refaire une santé sur
le cadavre des victimes. Valls, Hollande, Sarkozy, Hortefeux, Copé,
Merkel, Cameron, Juncker, Erdogan, Orban, Netanyahu, Liebermann,
Bennett, Porochenko, les représentants de Poutine, Bongo… : quel défilé
d’abjecte hypocrisie. Cette mascarade indécente masque mal les bombes
que les Occidentaux ont larguées sur l’Irak depuis une semaine sur
décision de ce carré de tête ; les milliers de morts à Gaza où Avigdor
Liebermann imaginait employer la bombe atomique quand Naftali Bennett se
rengorgeait d’avoir tué beaucoup d’Arabes ; le million de victimes que
le blocus en Irak a provoquées. Ceux qu’on a vus manifester en tête de
cortège à Paris ordonnent ailleurs de tels carnages.
« Tout le monde doit venir à la manifestation », a déclaré Valls en poussant ses hauts cris sur la « liberté » et la « tolérance ».
Le même qui a interdit les manifestations contre les massacres en
Palestine, fait asperger de gaz lacrymogènes les cheminots en grève et
matraquer des lycéens solidaires de sans-papiers expulsés nous donne des
leçons de liberté d’expression. Celui qui déplorait à Evry ne voir pas
assez de « Blancos » nous jure son amour de la tolérance. Le même
qui fanfaronne de battre des records dans l’expulsion des Rroms se
gargarise de « civilisation ». En Francela liberté d’expression serait
sacrée, on y aurait le droit de blasphémer : blasphème à géométrie
variable puisque l’« offense au drapeau et à l’hymne national » est
punie de lourdes amendes et de peines de prison. Que le PS et l’UMP nous
expliquent la compatibilité entre leur condamnation officielle du
fondamentalisme et la vente d’armes à Ryad où les femmes n’ont aucun
droit, où l’apostasie est punie de mort et où les immigrés subissent un
sort proche de l’esclavage.
Nous ne participerons pas à l’union sacrée. On a déjà vu à quelle
boucherie elle peut mener. En attendant, le chantage à l’unité
nationalesert à désamorcer les colères sociales et la révolte contre les
politiques conduites depuis des années.
Manuel Valls nous a asséné que « Nous sommes tous Charlie » et « Nous sommes tous des policiers ».
D’abord, non, nous ne sommes pas Charlie. Car si nous sommes
bouleversés par la mort de ses dessinateurs etjournalistes,nous ne
pouvons reprendre à notre compte l’obsession qui s’était enracinée dans
le journal contre les musulmans toujours assimilés à des terroristes,
des « cons » ou des assistés. On n’y voyait plus l’anticonformisme, sinon celui, conforme à la norme, qui stigmatise les plus stigmatisés.
Nous ne sommes pas des policiers. La mort de trois d’entre eux est un
événement tragique. Mais elle ne nous fera pas entonner l’hymne à
l’institution policière. Les contrôles au faciès, les rafles de
sans-papiers, les humiliations quotidiennes, les tabassages parfois
mortels dans les commissariats, les flash balls qui mutilent, les
grenades offensives qui assassinent, nous l’interdisent à jamais. Et
s’il faut mettre une bougie à sa fenêtre pour pleurer les victimes, nous
en ferons briller aussi pour Eric, Loïc, Abou Bakari, Zied, Bouna,
Wissam, Rémi, victimes d’une violence perpétrée en toute impunité. Dans
un système où les inégalités se creusent de manière vertigineuse, où des
richesses éhontées côtoient la plus écrasante misère, sans que nous
soyons encore capables massivement de nous en indigner, nous en
allumerons aussi pour les six SDF morts en France la semaine de Noël.
Nous sommes solidaires de celles et ceux qui se sentent en danger,
depuis que se multiplient les appels à la haine, les « Mort aux
Arabes », les incendies de mosquées. Nous nous indignons des
incantations faites aux musulmans de se démarquer ; demande-t-on aux
chrétiens de se désolidariser des crimes d’Anders Breivik perpétrés au
nom de l’Occident chrétien et blanc ? Nous sommes aussi au côté de
celles et ceux qui subissent le regain d’antisémitisme, dramatiquement
exprimé par l’attaque de vendredi dernier.
Notre émotion face à l’horreur ne nous fera pas oublier combien les
indignations sont sélectives. Non, aucune union sacrée. Faisons en
sorte, ensemble, que l’immense mobilisation se poursuive en toute
indépendance de ces gouvernements entretenant des choix géopolitiques
criminels en Afrique et au Moyen-Orient, et ici chômage,
précarité,désespoir. Que cet élan collectif débouche sur une volonté
subversive, contestataire, révoltée, inentamée, d’imaginer une autre
société,comme Charlie l’a longtemps souhaité.
Ludivine Bantigny, historienne, Emmanuel Burdeau, critique de
cinéma, François Cusset, historien et écrivain, Cédric Durand,
économiste, Eric Hazan, éditeur,Razmig Keucheyan, sociologue, Thierry
Labica, historien, Marwan Mohammed, sociologue,Olivier Neveux, historien
de l’art, Willy Pelletier, sociologue, Eugenio Renzi, critique de
cinéma, Guillaume Sibertin-Blanc, philosophe, Julien Théry, historien,
Rémy Toulouse, éditeur, Enzo Traverso, historien.