Jean Keim, vous avez bien
raison de distinguer, voire d’opposer, plaisir et bonheur. Pour ma
part, en tout cas, le plaisir est lié à l’immédiateté d’un
ressenti, le bonheur à la prise de conscience globale d’un être
sensible qui a un regard sur son passé et se projette dans l’avenir.
La principale différence se
situe pour moi au niveau du type de langage qui peut appréhender
chacune de ces notions. Celle de bonheur se conçoit à travers un
langage philosophique jamais totalement ancré dans la rationalité
; celle de plaisir, la part faite d’un contenu subjectif par essence,
peut s’intégrer à un discours rationaliste et scientifique. On peut
mesurer une quantité de plaisir comme de douleur (de bien être
comme de mal être si l’on préfère), mais pas un état de bonheur
ou de malheur.
Je n’ai pas d’opinion pour
ma part sur le fait de savoir si le nématode C elegans qui a 302
neurones peut connaître le bonheur. J’ai la certitude en revanche
qu’il peut connaître comme moi le plaisir, qu’il existe un mécanisme
mettant en jeu l’activité de ses neurones et le rapport avec le
reste de son corps de cette activité qui produira un ressenti
plaisant ou douloureux.
Maintenant existe-t-il des
ressentis premiers qui n’ont pas de contenus affectifs, où l’on ne
peut pas reconnaître la présence d’une quantité de plaisir ou de
douleur mais seulement d’une qualité distinctive et affectivement
neutre ? C’est une de mes interrogations sachant par exemple qu’il
n’y a qu’un neurone qui détermine chez le C elegans un comportement
de fuite et un autre un comportement de rapprochement, ce dont on
peut induire une intensité de douleur ou de plaisir, alors qu’il a
une centaine de neurones sensoriels qui lui permettent de distinguer
plusieurs centaines de substances diverses.
En distinguant pour chacun
des sens une gamme réduite de contenus premiers qui n’ont pas de
valeur affective a priori, je contourne le problème de savoir si
c’est la qualité distinctive ou la valeur affective qui est première
dans le ressenti. Je me limite à dire qu’un ressenti complexe pour
un sens donné vécu comme instantané est la combinaison dans le
temps d’éléments d’une gamme de ressentis premiers de durée
objective moindre.
A partir de là, et c’est ce
qui importe à mes yeux, la science peut dire quelque chose. Elle
peut dire s’il y a ou non comme corrélat du ressenti modulation
d’une grandeur physique mesurable, en l’occurrence l’intensité du
champ magnétique. S’il n’y a pas cette modulation-là, tout ce que
je dis et rien, c’est la même chose. S’il y a cette modulation, en
revanche, on peut toujours admettre un lien causal entre cette
modulation et la succession contemporaine de ressentis premiers
distincts.
Je voudrais tant qu’on
retienne de ce que j’écris cette simple chose. Des recherches bien
orientées peuvent déterminer très rapidement s’il y a dans les
corrélats électromagnétiques de la sensation de quoi l’identifier
de façon sûre. Cela soit par le biais de l’électroencéphalographie,
soit par le biais de la magnétoencéphalographie, soit par le biais
d’une micro-anatomie qui montrerait que le fonctionnement d’un module
sensoriel est particulier au type de sensation que ce module peut
induire du fait du nombre et types de neurones qu’il contient et de
l’état de leurs liaisons.
L’étude des savants
genevois sur l’olfaction chez les souris le montre sans qu’on puisse
dire que cette constatation rentrait dans l’objectif de l’étude. Il
faudrait qu’un tel objectif soit visé dans des études nouvelles
plus étendues et plus diversifiées.