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Commentaire de philippe baron-abrioux

sur Réponse à « Valeurs actuelles » sur les « destructeurs » de l'école publique


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philippe baron-abrioux 17 septembre 2016 08:28

@Christian Labrune

 Bonjour ,

 tout d’abord il ne vous a pas échappé ,qu’après mon travail de M.A à Cayenne , j’ai (par défaut de candidatures ) été nommé instituteur chargé d’alphabétisation dans le camp de Cacao pour trois groupes d’élèves (constitués selon les âges ’6-9 ans ,10- 13 ans et 14- 17 ans) .

 l’objet était la découverte et le début de la pratique du Français langue étrangère , très peu de l’écrit et quasi exclusivement pour les plus âgés .
 
 presque aucune production écrite sauf quelques exercices de graphie .

 aucune notation donc mais plutôt des remarques sur la prise en mains du crayon ou du stylo, de la mise en page ou du soin apporté à la présentation du travail .

à mon retour en Métropole , que ce soit pour l’université Bordeaux III pendant un an ou ensuite dans le cadre de l’association créée pour reprendre les actions en cours , j’ai poursuivi comme formateur un travail en F.L.E , (Français langue étrangère ) , portant au début sur la pratique de l’oral majoritairement puis sur lecture et l’écriture , à plusieurs niveaux , selon les situations excessivement variées des apprenants et les besoins qui étaient les leurs .

 par la suite et après une formation spécifique , une partie de l’ équipe a choisi de proposer des actions de formation dans la lutte contre l’illettrisme ( ce qui est à bien distinguer de l’alphabétisation ou du F.LE) .

pour ce faire , nous avons composé une équipe pluridisciplinaire très complète car il nous semblait indispensable de mettre en oeuvre des moyens spécifiques pour accueillir les publics jeunes et adultes , essayer de prendre en compte de la manière la plus efficace les situations individuelles et tenter de repérer et de corriger ce qui pouvait avoir été à l’origine de la situation d’illettrisme détectée par divers outils d’évaluation utilisés pour constituer des groupes homogènes .

 tout ce travail a été élaboré , en collaboration avec le G.P.L.I (groupe permanent de lutte contre l’illettrisme ) et plusieurs groupes de recherches -actions avec lesquels nous avions pris contact pour élaborer des outils communs ( tests , approches méthodologiques ,outils et méthodes d’évaluation en continu , etc...) .

 je n’ai jamais dit ni écrit qu’il ne fallait pas donner à l’apprenant , quel qu’il soit ,une idée exacte de ses capacités ou de ses performances .

 dans les actions de lutte contre l’illettrisme , nous accueillions des jeunes sortis de cadre scolaire obligatoire ,non- lecteurs et non- scripteurs , le plus souvent au vocabulaire très peu étendu , ensemble qui ne pouvait en aucun cas leur permettre de s’inclure dans une vie sociale et professionnelle .

 dans un groupe , j’ai accueilli un fils de médecins qui sortait de 4 années de scolarisation dans ’un établissement privé renommé sur Bordeaux ,ceci pour vous dire la diversité de ces publics .dans le même groupe des jeunes de divers quartiers du centre et de banlieues sortis eux aussi sans aucune autonomie réelle de la période scolaire obligatoire , soit 12 années le plus souvent .

pensez vous vraiment que ce soit de « la culture bourgeoise des héritiers » qu’il soit ici question ?

 pensez vous que les priorités d’acquisitions utiles que nous avions définies avec chacun d’eux soient de les endoctriner dans une quelconque « culture » ou bien plutôt d’essayer de rattraper des erreurs accumulées( quelle qu’en soit l’origine ) tant que cela était encore possible, afin de leur donner des moyens d’accéder à une autonomie indispensable ?

« votre discours est bourré d’affect » écrivez vous .

 je vous le concède volontiers mais vous pouvez ajouter aussi de la colère en voyant le gâchis constaté quand on en voit les conséquences directes sur chaque génération , quand on sait le diagnostic posé à une étape du parcours scolaire qui n’a donné lieu à rien pour corriger ce qui posait problème et que, très globalement par facilité, on en renvoie la responsabilité sur l’ensemble de l’institution scolaire .

 vous avez 40 ans d’expérience de professeur de Lettres : j’ ai mon expérience de formateur dans des domaines autres mais ils ’ont sans doute permis à ceux que nous avons accueillis d’avoir des moyens absolument primordiaux pour pouvoir accéder à cette culture dont ,sans ces actions ils auraient pu , comme vous le dites très justement, être exclus du simple fait de leur origine sociale .

 il faudrait être au plus près des pauvres opprimés , selon vos écrits .

 que puis je ajouter ? Rien , là aussi nous pourrions nous retrouver .

 faire le choix d’aller sur un poste (pour lequel personne ne candidate) dans un camp de réfugiés en Guyane , d’assurer des cours du soir de 20 heures à 22 heures 30 pour des réfugiés et des travailleurs immigrés , femmes et hommes , qui travaillent dans la journée , d’accueillir des jeunes et des adultes illettrés pour leur proposer d’acquérir des savoirs faire et des savoirs être qui les amènent à l’autonomie , qu’est ce donc selon vous ?

 vous voudriez faire de mes partenaires de travail et moi les vecteurs et les transmetteurs d’une culture bourgeoise , celle des héritiers , d’après vos écrits .

 cette culture je la connais bien puisque c’est bien celle que j’ai reçue : je vous le confirme si cela vous chante et je vous ai même écrit que j’ai parfaitement conscience du privilège que cela représente .

 j’en ai fait ce que j’ai cru devoir en faire et je l’ai utilisée au mieux de ce que je croyais aller dans le sens du partage , de la transmission de ce qui me semblait le plus utile et le plus adapté aux situations de chaque apprenant .

 j’ai essayé d’être le plus clair possible sans maquiller les réalités mais en ayant en permanence à l’esprit tous les mots décourageants entendus par ceux que je rencontrais , le nombre de fois où on a appuyé sur leurs difficultés , toutes les fois où le mot « nul » a servi à les rabaisser inutilement , ces mots prononcés qui deviennent des étiquettes collées dans le dos et qu’ils trainent comme autant de boulets .

 « les pauvres opprimés » dont vous parlez ne me sont pas étrangers et, sans doute par hasard , il se trouve que c’est avec eux que j’ai travaillé , non parce qu’ils étaient pauvres et opprimés mais parce qu’ils pouvaient devenir totalement exclus d’une société dans laquelle , selon moi , chacun doit avoir sa place et que pour cela il fallait leur donner les moyens les plus fondamentaux d’y accéder .

bonne fin de journée !

 P.B.A

   

 

 

 
 

 

 

 


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