@zygzornifle
Le « bouclier de Bruxelles » n’est qu’une simple appellation derrière laquelle il y a des gens comme vous et moi (enfin, pas tout à fait, car certains sont d’un cynisme appuyé). Il n’empêche que pour avoir déjà croisé le fer avec certains d’entre-eux à l’occasion d’échanges de vues assez musclés, ils sentent bien que la situation n’est plus aussi solide qu’ils aimeraient le croire et commencent à réaliser que le navire européen a les cales remplies d’eau.Tel est le cas d’Otmar Issing, ancien chef économiste qui a de sérieuses raisons de s’inquiéter http://reinformation.tv/otmar-issing-fondateurs-euro-erreur-historique-noel-60946-2/.
La BCE, dit-il, achète désormais des emprunts d’entreprises qui sont presque
du papier à hauts risques, et ces réductions de dettes peuvent quasiment
s’assimiler à une baisse de la note de crédit. La Banque centrale
européenne « est sur une pente glissante » et, du point de vue de M.
Issing, a compromis l’avenir de la monnaie unique en refinançant les
Etats en faillite, en violation flagrante des traités européens : « Le
Pacte de croissance et de stabilité a plus ou moins échoué. La
discipline de marché a disparu avec les interventions de la BCE. Il
n’existe pas de mécanisme de contrôle fiscal pour les marchés et les
gouvernements. Autant d’éléments qui préparent l’effondrement de l’union
monétaire. » « La clause de non-sauvetage est violée chaque jour »,
ajoute-t-il, qualifiant le feu vert donné par la Cour européenne de
justice aux mesures de refinancement de « borné » et d’« idéologique ».
« La BCE a franchi le Rubicon » et se retrouve dans une position
intenable, tentant en vain de concilier ses rôles contradictoires de
régulateur bancaire, de soutien de la Troïka dans ses missions de
sauvetage et d’agent de la politique monétaire. Son intégrité financière
est de plus en plus menacée. La BCE détient d’ores et déjà plus de
mille milliards d’euros en obligations achetées contre des taux
d’intérêt « artificiellement bas » voire négatifs, entraînant d’énormes
moins-values quand les taux d’intérêts repartiront à la hausse. « Une
sortie de la politique d’assouplissement quantitatif devient de plus en
plus difficile, ses conséquences devenant potentiellement de plus en
plus désastreuses », prévient-il.
Les fondateurs de l’euro ne voulaient-ils pas du fédéralisme ?
Issing met solennellement en garde : « La réduction volontaire de la
qualité des collatéraux éligibles au rachat est un problème crucial. La
BCE achète à ce jour des obligations d’entreprises qui sont proches du
niveau de crédibilité des obligations pourries, et ce prétendu
assainissement peut difficilement supporter une baisse d’un cran de la
note de crédit. Le risque que font peser de telles actions d’une banque
centrale sur sa réputation aurait été impensable par le passé. »
Les dirigeants des Etats lourdement endettés ont menti à leurs
électeurs en leur administrant des tranquillisants, affirmant qu’une
sorte d’union fiscale ou de mutualisation de la dette allait enfin
bientôt intervenir. Or il est exclu que survienne une union politique ou
que soit créé un ministère européen des Finances, ce qui exigerait de
toutes façons un changement fondamental de la constitution allemande –
une éventualité impensable dans l’environnement politique actuel. Le
projet européen doit donc soit se poursuivre sous la forme d’une union
d’Etats souverains, ou disparaître.
Il fallait certes fournir aux Grecs une aide généreuse, mais
seulement après qu’ils seraient revenus à un taux de change crédible,
c’est-à-dire après avoir restauré leur drachme. Le professeur Issing a
chiffré le premier plan de sauvetage de la Grèce en 2010 comme
l’équivalent d’un renflouement des banques allemandes et françaises,
insistant sur le fait qu’il eût été bien plus judicieux d’exclure la
Grèce de la zone euro, ce qui aurait constitué une leçon salutaire pour
tous les autres.
La fuite en avant du fédéralisme de Delors : erreur historique… ou plutôt idéologique
Ces critiques vont ulcérer tous ceux qui, à la BCE ou au FMI, ont
hérité de cette situation inttenable et vont devoir gérer un avenir
instable et inquiétant. La crainte principale est celle d’une réaction
en chaîne impliquant l’Espagne et l’Italie, détonateur d’un effondrement
financier. Ce cas de figure s’est présenté deux fois et est demeuré un
risque évident jusqu’à ce que Berlin change de pied et accepte de
laisser la BCE consolider les marchés obligataires italien et espagnol
en 2012. Nombreux furent ceux qui prétendirent que cette crise devenait
menaçante parce que précisément la BCE refusait de se poser en ultime
recours. Le professeur Issing et d’autres représentants de la Bundesbank
étaient les principaux avocats de ce refus.
Jacques Delors, père fondateur politique de l’euro, dans sa candide
déclaration post-mortem publiée le mois dernier, reconnaissait l’échec
de l’union monétaire européenne, mais contestait véhémentement les
positions d’Issing sur l’origine du problème. La fondation Delors plaide
pour un gouvernement économique supranational avec une mutualisation de
la dette et un trésor commun. Elle prône une politique publique
expansionniste pour casser un « cercle vicieux » et éviter une deuxième
« décennie perdue ». « C’est essentiel et urgent : bientôt, l’Europe
sera touchée par une nouvelle crise économique. Nous ne savons pas si
elle surviendra dans six semaines, six mois ou six ans. Mais sous sa
forme actuelle, il est probable que l’euro n’y survivra pas », assure
Delors dans ce texte.
Otmar Issing n’est pas un nationaliste allemand. Il reste ouvert à
l’idée de véritable Etats-Unis d’Europe construits sur un modèle
original. Mais il a mis en garde à maintes reprises contre la tentation
de forcer le rythme de l’intégration ou de réaliser un fédéralisme à
l’insu des peuples. Un tel système entamerait la souveraineté budgétaire
des Etats membres et violerait le principe liant l’impôt au vote d’une
représentation populaire. Il dénonce le récent projet européen
« d’entité fiscale », redoutant qu’il engendre un pouvoir totalitaire
dévoyé, aux compétences sans limites touchant à des sujets sensibles de
la vie nationale, sans contrôle démocratique.
L’euro sans l’uniformité politique vouée à l’échec
Or « la convergence n’a pas accéléré après 1999, bien au contraire. A
partir de ce moment-là, plusieurs pays ont même commencé à suivre des
politiques allant dans la mauvaise direction », explique Issing. Une
série d’Etats ont laissé filer les salaires, négligeant les mises en
garde selon lesquelles ce type de laisser-aller aurait des conséquences
fatales dans le cadre d’une union monétaire. « Au long des huit
premières années, les coûts unitaires du travail au Portugal ont bondi
de 30 % par rapport à l’Allemagne. Jadis, l’escudo aurait été dévalué de
30 % et les choses seraient plus ou moins revenues à leur état
antérieur », explique-t-il. « Un assez grand nombre de pays, parmi
lesquels l’Irlande, l’Italie et la Grèce, se sont comportés comme s’ils
pouvaient encore dévaluer leur monnaie », poursuit-il. Le point capital
est qu’une fois qu’un Etat fortement endetté a perdu 30 % de sa
compétitivité dans un système de changes fixes, il est à peu près
impossible de récupérer le terrain perdu dans le monde quasiment
déflationniste qui est le nôtre aujourd’hui.
C’est devenu un piège. L’ensemble de la zone euro est caractérisée
aujourd’hui par une tendance à la contraction économique. La déflation
s’autoalimente. Les théories germaniques et puristes d’Otmar Issing,
seules, n’apportent pas de réponse convaincante à ce défi.