SUITE
Faut-il choisir
entre le Vieux Lion et le pionnier de la Résistance intérieure française à
l’internationalisme si radical ? Perplexité au Comité, donc à la CIA. Pour
Churchill, sa stature d’homme d’Etat, d’allié de la guerre, sa préférence
affichée pour le ” grand large “, les Etats-Unis ; contre, son refus acharné du
modèle fédéraliste si cher aux européanistes américains et bientôt, ses
violentes querelles avec le très atlantiste Spaak. En mars 1949, Churchill
rencontre Donovan à Washington. En juin, il lui écrit pour solliciter le
versement de fonds d’urgence (très riche à titre personnel, l’ancien Premier
ministre britannique n’entend pas puiser dans sa propre bourse). Quelques jours
plus tard, Sandys appuie par courrier la demande de son beau-père : de
l’argent, vite, sinon le Mouvement européen de Churchill s’effondre. Comité et
CIA, la principale bailleuse de fonds, débloquent alors une première tranche
équivalant à un peu moins de 2 millions de nos euros. Elle permettra de ”
préparer ” les premières réunions du Conseil de l’Europe de Strasbourg, qui
associe une assemblée consultative sans pouvoir réel à un comité des ministres
statuant, lui, à l’unanimité.
Pour soutenir
leurs partenaires du Vieux Continent, ACUE et CIA montent dès lors des circuits
financiers complexes. Les dollars de l’oncle Sam – l’équivalent de 5 millions
d’euros entre 1949 et 1951, le méme montant annuel par la suite – proviennent
pour l’essentiel de fonds alloués spécialement à la CIA par le Département
d’Etat. Ils seront d’abord répartis sous le manteau par les chefs du Mouvement
européen : Churchill, son gendre, le secrétaire général Joseph Retinger, et le
trésorier Edward Beddington-Behrens. En octobre 1951, le retour de Churchill à
Downing Street, résidence des premiers ministres anglais, ne tarira pas ce flot
: entre 1949 et 1953, la CIA va en effet verser aux unionistes l’équivalent de
plus de 15 millions d’euros, à charge pour eux d’en redistribuer une partie à
leurs rivaux de la Fédération, la tendance de droite du fédéralisme français,
laquelle reverse ensuite sa quote-part à l’UEF. Sommes substantielles mais sans
commune mesure avec la manne que l’appareil stalinien international, le
Kominform, investit au méme moment dans le financement souterrain des PC
nationaux et des innombrables ” fronts de masse ” : Fédération syndicale
mondiale de Prague, Mouvement de la paix, mouvements de jeunes, d’étudiants, de
femmes…
Pour Frenay, c’est
clair : l’Europe fédérale constitue désormais le seul bouclier efficace contre
l’expansionnisme communiste. Mais comment aller de l’avant quand le nerf de la
guerre manque si cruellement ? L’UEF n’est pas riche. Son président encore
moins, dont la probité est reconnue de tous – après son passage au ministère
des Prisonniers, Déportés et Réfugiés, Frenay, ancien officier de carrière sans
fortune personnelle, a quitté l’armée au titre de la loi Diethelm de dégagement
des cadres. Comme au temps de ” l’affaire suisse “, le salut financier
viendra-t-il de l’allié américain ? Oui, assurent dès l’été 1950 les hommes de
l’ACUE à un représentant français de l’UEF en visite à New York. Conforme à la
position officielle du gouvernement américain en faveur de l’intégration
européenne, leur aide ne sera soumise à aucune contrepartie politique ou autre,
condition sine qua non aux yeux d’Henri Frenay. Et de fait, à partir de
novembre 1950, l’ACUE va financer secrètement à hauteur de 600 000 euros l’une
des initiatives majeures de Frenay et des fédéralistes de gauche : la création
à Strasbourg, en parallèle du très officiel Conseil de l’Europe, d’un Congrès
des peuples européens, aussi appelé Comité européen de vigilance.
S’associeront à ce
projet des socialistes (Edouard Depreux), des religieux (le père Chaillet,
fondateur de Témoignage chrétien ), des syndicalistes, des militants du secteur
coopératif, des représentants du patronat et méme… des gaullistes tels Michel
Debré ou Jacques Chaban-Delmas. Mal conçue médiatiquement, l’affaire échoue de
peu. Raison de plus pour accentuer le soutien financier, oeuvre du secrétaire
général de l’ACUE, Thomas Braden. Connu pour ses opinions libérales, cet ami du
peintre Jackson Pollock, n’a pas hésité quand Donovan, son ancien patron à
l’OSS, lui a demandé de quitter la direction du musée d’Art moderne de New
York.