SUITE ET FIN
Staline meurt en
mars 1953. L’année suivante, Cord Meyer Jr, un proche de la famille Kennedy,
remplace Braden à la téte de la Division des organisations internationales de
la CIA. Mais 1954 verra surtout cet échec cuisant des européanistes : l’enterrement
définitif de la CED. Découragé, Frenay abandonne alors la présidence de l’Union
européenne des fédéralistes. A partir d’octobre 1955, les ” amis américains ”
reportent donc leurs espoirs sur un nouveau venu, le Comité d’action pour les
Etats-Unis d’Europe de Jean Monnet. Lié à Donovan et surtout à l’ambassadeur
américain à Paris, David Bruce, un proche de Franck Wisner, Monnet est trop fin
connaisseur du monde anglo-saxon pour accepter directement les dollars de la
CIA. Compte tenu de sa prudence de Sioux, l’aide américaine à son courant
européaniste devra emprunter d’autres voies. En 1956, Monnet se voit ainsi
proposer l’équivalent de 150 000 euros par la Fondation Ford. Une offre qu’il
décline, préférant que cet argent soit versé au professeur Henri Rieben, un
économiste et universitaire suisse pro-européen qui vient d’étre nommé chargé
de mission aux Hautes Etudes commerciales de Lausanne. Rieben utilisera ces
fonds en toute transparence financière pour créer un Centre de recherches
européen.
En 1958, le retour
du général de Gaulle, radicalement hostile aux thèses fédéralistes, annihile
les derniers espoirs de l’UEF et de ses amis américains. Dissolution de l’ACUE
dès mai 1960 puis cessation des
financements
occultes par la CIA s’ensuivent. En douze ans, la Compagnie aura quand méme
versé aux européanistes de toutes tendances l’équivalent de 50 millions d’euros
sans étre jamais prise la main dans le sac ! Mais pourra-t-on préserver
longtemps le grand secret ?
La première alerte
éclate dès 1962. Trop précise sur les financements américains, une thèse
universitaire sur les mouvements européanistes doit étre ” enterrée ” d’urgence
en Angleterre. Ce remarquable travail est l’oeuvre du fils d’un camarade de
résistance de Frenay, Georges Rebattet, créateur en avril 1943 du Service
national maquis. Georges Rebattet, le successeur en 1952 de Joseph Retinger
comme secrétaire général d’un Mouvement européen dont il a d’ailleurs assaini
pour une bonne part le financement.
Deuxième secousse
au milieu des années 1960. L’étau de la presse américaine (le New York Times et
la revue gauchiste Ramparts ) se resserre sur une des filiales du ” trust ”
Braden-Meyer, le Congrès pour la liberté de la culture o๠se côtoyaient des
intellectuels antitotalitaires européens de haute volée – Denis de Rougemont,
Manhès Sperber, Franz Borkenau, Ignazio Silone, Arthur Koestler ou, par
éclipses, Malraux et Raymond Aron. Financé par la CIA au travers de la
Fondation Fairfield, le Congrès édite en français l’une de ses revues les plus
prestigieuses, Preuves . Jouant la transparence, Braden jette alors son pavé
dans la mare. ” Je suis fier que la CIA soit immorale “, déclare-t-il en 1967
au journal britannique Saturday Evening Post , auquel il confie des révélations
sensationnelles sur le financement occulte par la CIA du Congrès pour la
liberté et sur le rôle d’Irving Brown dans les milieux syndicaux. Silence
radio, en revanche, sur le soutien aux mouvements européanistes, le secret des
secrets…
Ultime
rebondissement à partir de juin 1970, quand le conservateur anglais
pro-européen Edward Heath arrive à Downing Street. A sa demande, l’Information
Research Department lance une vaste campagne pour populariser sous le manteau
l’européanisme dans les médias et les milieux politiques britanniques. En 1973,
l’Angleterre fait son entrée dans le Marché commun ; le 5 juin 1975, 67,2 % des
électeurs britanniques ratifient la décision par référendum. Dans ce
renversement de tendance en faveur de l’Europe, un homme s’est jeté à corps
perdu : nul autre que le chef de la station de la CIA de Londres, Cord Meyer
Jr. Ce bon vieux Cord qui remplaçait vingt ans plus tôt son copain Braden à la
téte de la Division des organisations internationales de la Compagnie.