@marmor
Vous deux :
Jehanne
lui a montré la voie
Le
gentil page a raflé les voix
Il
convient désormais de croire aux miracles et à l’influence divine
en matière Politique. Notre bonne République ne saurait plus se
revendiquer d’une laïcité intransigeante quand c’est justement
avec l’appui de Dieu et de sa collaboratrice : la petite bergère
de Domrémy, qu’a eu lieu le plus grand miracle de la vie politique
nationale.
Je
sens que je laisse quelques moutons en chemin avec ces propos
liminaires quelque peu sibyllins. Il convient donc d’éclairer la
lanterne de ceux qui, comme un seul homme, se sont précipités dans
les bureaux de vote avec une même idée en tête. Pour moi, ayant eu
vent de ce que je vais vous narrer, j’avoue que la marche est trop
haute pour glisser mon bulletin aux cieux.
Tout
a commencé donc, dans la cité Johannique, celle-là même que les
aléas de l’histoire et l’ingratitude des rois n’ont pas
couronnée du statut légitime pourtant, de capitale du Royaume de
France. Une fois par an, le 8 mai, le élus et les notables, les
nobles et leurs vassaux tentent de se donner la belle illusion et se
rêvent à nouveau au cœur de la grande Histoire.
Ce
8 mai-là, ils avaient raison. Par leur entremise, portées
collectivement par une hystérie collective sans précédent dans
l’histoire contemporaine, la coterie et la plèbe, réunies dans un
même élan mystique, ont ouvert la voie au petit banquier lisse. Lui
déroulant un tapis rouge et lui offrant une haie humaine
d’admirateurs enthousiastes,ils ont insufflé la conviction que
tout était possible au petit page de la cérémonie.
Emmanuel,
car c’est de lui qu’il s’agit, faute de mieux, sans
sollicitation sur son agenda d’alors, lui qui venait de quitter le
gouvernement et était à la recherche d’un destin national, avait
accepté l’invitation orléanaise à Présider les fêtes
johanniques de 2016. C’est l’acte fondateur de son triomphe
actuel, la pierre angulaire de son édifice politique. Le hasard, le
manque de postulant, la recherche du candidat le plus consensuel, un
coup de dé ou bien une inspiration diabolique prévalaient à ce
choix de la part des organisateurs.
Plus
d’un an plus tard, les responsables d’alors doivent s’en mordre
les doigts, eux qui ont été chassés de leurs sièges de
parlementaires comme de vulgaires anglois par le petit page qu’ils
ont élevé au rang de gloire nationale. Ainsi en va l’ingratitude
des puissants et le gentil Emmanuel ne tardera pas à montrer qu’il
est lui aussi un fauve plus redoutable encore que l’effroyable bête
d’Orléans...
Mais
revenons à ce chemin de gloire et de sainteté qui poussa
l’impétrant d’alors à devenir le maître du monde tricolore. Ce
jour-là, la pauvre Jehanne avait été ravalée au rang de
subalterne, de figurante de deuxième ordre, devant le fringant et
sémillant jeune homme qui fendait la foule comme notre seigneur
Jésus Christ marcha jadis sur les eaux du lac de Tibériade.
Derrière lui, ceux qui allaient déchanter treize mois plus tard,
arboraient alors le sourire béat des benêts qui n’y comprennent
jamais rien.
Le
défilé traditionnel avait du plomb dans l’aile. Rien ne se
déroulait comme prévu. Le retard s’accumulait et la foule en
délire devait attendre que les journalistes, plus enthousiastes
encore, arrachent une confidence à l’envoyé de Dieu. C’était
une cohue inextricable, un bazar sans nom. Le bel ordonnancement du
rituel défilé s’écroulait comme un fétu de paille. Emmanuel
s’élevait au pinacle de sa destinée à venir.
Déjà
dans le peuple, entassé derrière les barrières, des murmures
montaient. On devinait des « Macron Président » si
prémonitoires que l’on peut légitimement se demander qui a
prononcé le premier cette parole prophétique. Brigitte ne se
serait-elle pas glissée subrepticement dans la foule des anonymes.
On se perd encore en conjectures...
La
suite fut alors un chemin parsemé de roses et de hourras. La cité
retrouvait sa ferveur de 1429 quand son héroïne boutait l’ennemi
de la place. On criait, on se déchirait les vêtements au passage de
l’étoile naissante de la bergère. Les porteurs d’écharpes
tricolores s’étripaient pour figurer sur la photographie avec
l’icône. Les « selfies » - dieu que ça me coûte
d’écrire ce mot horrible – pleuvaient comme à Gravelote. Les
dignes représentants des pouvoirs municipaux, départementaux,
régionaux et même nationaux, se transformaient par la grâce du
magnétisme de la divinité en marche en de simples et ridicules
admirateurs d’une vedette adulée.
Le
défilé fut alors l’occasion de manifestations plus délirantes
les unes que les autres. La cité toute entière était en transe. La
foule se moquait bien de la parodie médiévale, c’est le héros
qu’il convenait d’approcher, d’admirer, de toucher pour les
plus chanceux et qui allaient voir toutes leurs mycoses disparaître
à jamais. Emmanuel était en marche vers sa gloire et c’est à
Orléans que naquit le phénomène.
A
la fin de la farce, l’horaire habituel largement dépassé, de la
tribune d’honneur, là où se pressent habituellement tout ce qui
se fait d’ego et de prétention, de vacuité et d’orgueil, de
fiertés déplacées et de suffisances bourgeoises, montait alors de
toutes les gorges pâmées le petit slogan qui avait jailli du bon
peuple : « Macron Président ! » La folie gagnait ainsi
les plus dignes spécimens de l’ordre établi, de la réaction et
de la bien-pensance. Le miracle était en marche.
Voilà
vous savez tout et il vous sera désormais possible de dater
l’avènement du nouveau messie. Je me prépare à subir les foudres
des acteurs de cette parodie. Je sais que lors de sa prochaine et
inévitable réélection en 2022, j’aurai droit au supplice sur la
place du Martroi afin de punir mon impertinence et de célébrer dans
le même temps le millième anniversaire du premier bûcher européen
pour hérésie. Ainsi va la vie dans la nouvelle capitale du Royaume.
Iconoclastement
sien.