@Hector. Années cinquante :
Le miston s’instruit au meeting.
Le père est
militant politique, et ce soir, il va à un meeting. C’était l’époque de
la guerre froide toujours, et de la guerre d’Algérie, qui commençait. Le
miston - le garçon, pour les non-provençaux - veut suivre son père au
meeting. Ils sont comme ça, les petits. Ils viennent visiter vos lieux
de travail « Je veux voir tout ce que tu fais ! ». Alors pourquoi pas le meeting ? La mère objecte : « Il est trop jeune ! Il ne va rien y comprendre ! Et puis c’est bien trop tard !
». Mais le père est flatté de la curiosité de son miston, et répond que
s’il veut s’instruire, il ne faut pas l’en contrarier. Et puis qu’on
est mercredi, et que demain ce sera jeudi, et que le miston pourra
dormir un peu plus tard.
Au meeting, le miston écoute
attentivement les discours et les interventions. Voici le père et le
fils sur le chemin du retour dans les rues marseillaises. Et le père a
soudain un sentiment de culpabilité : et s’il avait emmené son fils trop
tard dans la soirée ? Car le miston traîne la patte, et ralentit. Mais
non, le miston, ce n’était pas qu’il était fatigué, c’est qu’il
réfléchissait !
« Dis papa ! Qu’est-ce que c’est, le Gouvernemeng ?
-
Ben... Et bien chez nous par exemple, c’est ta maman le Gouvernemeng.
C’est elle qui décide ce qu’on va manger, elle qui décide où on sort le
dimanche, elle qui décide où on part en vacances, quels vêtements elle
t’achète, etc.
- Ah bon ! J’ai compris, papa ! »
Et le père
est ragaillardi par la bonne question de son fils. Vraiment son fils a
choisi un bon moyen de s’instruire ! Mais voilà que le fils recommence à
ralentir, et le père recommence à culpabiliser. Mais le miston
réfléchissait !
« Dis papa ! Qu’est-ce que c’est, l’Avenir ?
-
L’avenir ? Hé bien, c’est comme ta petite soeur ! Elle ne parle pas
bieng, elle barbouille, elle renverse, elle fait caca dans sa culotte,
mais plus tard, tu verras comme elle sera une grande belle fille, puis
une belle femme. C’est comme ça, l’avenir !
- Ah bon ! J’ai compris, papa ! »
Et
le père est encore ragaillardi par les bonnes questions de son fils.
Vraiment son miston a bien fait de vouloir venir au meeting. Il
s’instruit drôlement ! Mais voilà que le fils recommence encore à
ralentir, et le père recommence encore à culpabiliser. Mais c’est que le
miston réfléchissait !
« Dis papa ! Pourquoi vous dîtes tous « Camarades » ?
-
C’est comme toi et moi, on est des camarades, pas des ennemis ou des
étrangers, ni des chefs qui commandent. On est tous des camarades !
- Ah bon ! J’ai compris, papa ! »
Marchant d’un bon pas, le père et le fils arrivent bientôt à la maison, et se couchent rapidement.
Au cours de la nuit, le miston est réveillé par les gémissements et les pleurs de la petite soeur : « J’ai bobo au ventrou ! J’ai bobo au ventrou !
- Ah écoute ! Tu m’embêtes ! Il faut dormir !
- J’ai bobo au ventrou ! J’ai bobo au ventrou !... »
Mais
le grand frère fait la sourde oreille, et s’enfouit dans ses
couvertures, pour ne plus entendre les plaintes. Bientôt, la petite
soeur se tait, mais ça se met à sentir mauvais, mais mauvais !
Là le miston comprend, se lève, et va tambouriner à la porte de la chambre à coucher des parents :
« Camarade ! Camarade ! Dis au Gouvernemeng que l’Avenir est dans la merdre ! »
Nous tenions cette histoire du citoyen Clépet, marseillais.
Années cinquante.