@Marion Sigaut
Ma réponse, également sur le fil de votre article :
Chère Marion
Sigaut,
Vos zélotes
m’accusent bien vite de me défiler. On va voir s’ils sont aussi
ouverts à l’argumentation qu’ils le prétendent dans ce fil et s’ils
sont capables de lire jusqu’au bout les arguments de leurs
contradicteurs (et de les comprendre !). Nous passerons évidemment
sur l’accusation d’ « ignorance » à mon sujet :
ça ne mange pas de pain après tout, mais cela ne doit pas permettre
d’ignorer à bon compte les arguments de son contradicteur.
« Personne n’a rien à gagner à l’ignorance » en effet.
Le problème évidemment est que cela risque de tourner à
l’affrontement source contre source. Mais je vais tâcher de répondre
à au moins deux points de votre argumentation, qui vous permettront
peut-être de constater qu’il ne s’agit probablement pas dans cette
histoire d’ignorance d’un ou de l’autre camp, mais de parti-pris et
d’idéologies politiques.
Pour ce qui concerne
la « trahison » du roi : évidemment, c’est une
affaire de point de vue. En fuyant à Varennes et en tentant de
rejoindre les armées coalisées des monarchies européennes, le roi
Louis XVI ne trahit pas son camp et plutôt souligne-t-il par là
combien les monarchies européennes, malgré leurs guerres
picrocholines, constituaient un bloc d’intérêts convergents. Son
but est bien d’organiser la contre-révolution et assurément,
puisque celle-ci tend à remettre en cause son pouvoir, il est
quelque part à sa place. Du point de vue monarchiste (et donc du
vôtre), le roi est dans son rôle. Souffrez cependant de considérer
que, du point de vue adverse (et notamment celui de Robespierre qui
est celui que je défendrai pour l’essentiel dans ces lignes), le roi
est un traître vis-à-vis d’une patrie (au sens de Robespierre) qui
est en passe de se doter d’une organisation politique nouvelle et qui
ne considère pas que c’est aux cours européennes de lui imposer
leur diktat.
A ce sujet, il est
bien surprenant (ou pas ?) de constater que le site Égalité et
Réconciliation se fait régulièrement le pourfendeur d’une Europe
qui prive les peuples de leur souveraineté mais défend la coalition
des armées monarchistes qui visait à empêcher la France de se
donner un autre mode de gouvernement.
C’est votre choix de
défendre l’idée d’un monarque de droit divin, voire comme certains
de vos lecteurs l’idée que la France a reçu de Dieu la mission de
défendre le culte catholique sur terre (sorte de « peuple
élu » qui rappelle pour le coup un autre « peuple élu »
et montre bien à quel point les religions et les religieux ne sont
jamais très originaux...). Et donc de considérer que le roi Louis
XVI n’était pas un traître. Comprenez cependant que, dans le camp
adverse, et notamment du côté de Robespierre, le roi – qui
n’était plus considéré comme une solution politique viable – ne
pouvait être vu que comme un traître après sa fuite à Varennes.
Votre argumentation
souffre à mon avis d’une myopie qui a indéniablement ses avantages
pour votre démonstration mais qui risque cependant de vous pousser à
la caricature. Si Clemenceau a pu affirmer que la révolution
française est un « bloc » dont il ne faut rien distraire
(discours du 29 janvier 1891), il le fait dans le cadre de la
Troisième République, née sur les cendres de la Commune, et en
tâchant ainsi d’associer deux pans distincts de la révolution :
les girondins et les jacobins. Association tactique destinée à unir
le camp républicain face aux monarchistes (encore très puissants).
Je pense au contraire, et bien d’autres avec moi bien sûr, que la
révolution française ne peut être considérée d’un seul tenant.
Vous l’accusez d’être bourgeoise, vous l’accusez d’avoir favorisé
l’essor du capitalisme et, par là, l’exploitation du prolétariat,
et vous avez à bien des égards raison. Mais c’est là une thèse
qui est également défendue dans ce qu’on pourrait appeler le « camp
robespierriste ». La révolution française passe par une
multitude d’étapes et a de multiples facettes : vous ne pouvez
par exemple ignorer la fusillade du Champ-Mars, le 17 juillet
1791, qui fait des dizaines de victimes dans le camp de ceux qui
veulent la déchéance du roi : où classer alors ceux qui ont
commandé cette fusillade (La Fayette et Bailly, pour l’essentiel),
sont-ils du côté de la révolution ou de la contre-révolution ?
S’agit-il de terreur révolutionnaire ou de terreur blanche ?
Et à qui attribuer
la terreur en Vendée : à la révolution ou à la
contre-révolution ? Les thermidoriens (Tallien, Carrier,
Fouché) qui assassinèrent Robespierre et ses partisans ne sont-ils
pas ceux-là mêmes qui commirent les pires atrocités dans les
provinces françaises, soi-disant au nom de la révolution française,
révulsant Robespierre (qui y voyait notamment un moyen pour la
bourgeoisie de discréditer la révolution aux yeux du peuple) et
l’inclinant à les dénoncer à l’assemblée avant cependant que ses
ennemis le privent de parole et l’éliminent ?
Vous gagnerez en
vérité en crédibilité si vous acceptiez de réajuster votre
lunette d’historienne et de ne pas tomber dans ce piège de la
bourgeoisie de faire de la révolution un événement n’allant que
dans un sens et au profit d’un seul camp. Vous remarquerez par
ailleurs, puisque vous parlez de « propagande républicaine »,
que la propagande en question a pris un sacré tournant depuis
plusieurs décennies et qu’elle n’a plus du tout l’ambition de
concilier girondins et jacobins, mais bien d’exclure les montagnards
du tableau, entre autres en marquant du sceau de l’infamie
Robespierre.
Je ne saurais trop
vous conseiller, ainsi qu’à vos lecteurs, de ne pas adhérer au
récit thermidorien de la révolution, qui est bien celui aujourd’hui
défendu dans nos écoles, et de comprendre combien la révolution
telle que la concevait Robespierre était bien différente de celle
qui permit (et là nous sommes d’accord) de transférer le pouvoir à
la bourgeoisie.
Les références ne
manquent pas à ce sujet, évidemment tout le travail d’Henri
Guillemin mais également :
- La Réaction
thermidorienne, d’Albert Mathiez (avec notamment un chapitre sur la
Terreur blanche, que vous semblez bien commodément oublier, comme
vous n’évoquez guère les massacres de Machecoul ou de Cholet)
- Robespierre,
d’Hervé Leuwers
- Robespierre, la
probité révoltante, de Cécile Obligi
- La Terreur,
vérités et légendes, de Jean-Clément Martin
Et à tout seigneur,
tout honneur :
- Pour le bonheur et
pour la liberté, recueil de discours de Robespierre publié chez la
Fabrique.
Pour conclure, il ne
fait aucun doute que nos positions politiques et idéologiques sont
parfaitement antagonistes. Et, à l’attention plus large du site
Égalité et Réconciliation, il serait peut-être temps pour
celui-ci d’accorder ses violons : il est impossible de défendre
à la fois Franco, Pinochet, Mussolini voire Bolsonaro (tout juste
élu au Brésil) et Chavez, Maduro ou Castro ; comme il est
impossible de défendre à la fois le roi et Robespierre (oui, chose
curieuse, on trouve cela sur le site).
Libre à vous de
penser que le bonheur du peuple passera par le roi et la religion :
tout indique le contraire, notamment pour ce qu’on a vu dans
l’histoire récente avec Franco et le roi Juan Carlos, mais l’espoir
fait vivre après tout.
Bien à vous,
Disjecta