LE CERCLE/POINT DE VUE - La France connait une
longue crise du pouvoir d’achat des ménages les plus modestes. Les
manifestations contre la politique fiscale d’Emmanuel Macron n’ont donc
rien de surprenant.
Certains ont comparé le mouvement des « gilets jaunes »
aux jacqueries médiévales qui soulevèrent à plusieurs reprises la paysannerie contre la noblesse en réaction à une pression fiscale insupportable.
L’argument fiscal est effectivement au premier rang des revendications du mouvement en cours, bien qu’il se soit focalisé sur un impôt particulier.
Il est cependant difficile de ne pas attribuer la colère des
manifestants et le soutien qu’elle reçoit dans l’opinion à la stagnation
des niveaux de vie, la plus longue que l’on ait observée dans la France
de l’après-guerre, ainsi qu’au vif sentiment d’inégalité suscité par
des réformes fiscales récentes à l’avantage des plus aisés.
Neuf à dix ans de stagnation
L’évolution
du pouvoir d’achat des ménages sur le dernier demi-siècle peut être
décrite comme un processus de croissance à peu près continu à un taux
annuel d’environ 1,5 % si ce n’est pour deux interruptions. La première
dure environ six ans. Elle va du second choc pétrolier en 1979 à 1985,
année de reprise après la crise qui suit les dévaluations Delors et le
« plan de rigueur » de 1983.
La
deuxième est plus courte ; elle correspond à la crise européenne du
début des années 1990. Nous sommes aujourd’hui dans la troisième
période. Elle commence avec un fort ralentissement du pouvoir d’achat au
lendemain de
la débâcle financière de 2008.
Le pouvoir d’achat moyen des ménages français baisse après 2010 avec
la crise de l’euro et les politiques d’austérité, et ne rebondit
timidement qu’en 2014.
Fin 2017, il avait crû au taux annuel
presque négligeable de 0,1 % sur une période de neuf ans, un événement
inédit dans la France contemporaine. Si les prévisions de l’OFCE se
révèlent exactes, ce seront même dix ans de stagnation fin 2018.
Niveau de vie d’avant-crise
Une
croissance pratiquement nulle pour la moyenne des ménages français
implique que le niveau de vie de certains ait décliné et augmenté pour
d’autres. C’est bien ce qui ressort des données de distribution des
revenus. On constate ainsi que le pouvoir d’achat des 20 % ou des 50 %
les plus pauvres a décliné (respectivement 5 % et 3 %) de 2008 à 2012,
tandis que celui des 10 % les plus riches avait repris sa croissance
après le choc de la crise financière.
Les
mesures redistributives de la présidence Hollande puis la timide reprise
économique en Europe ont ensuite inversé cette tendance, avec une chute
des hauts revenus et une lente récupération des bas revenus. En 2016,
dernière année disponible, aucun de ces groupes de ménages n’avait
retrouvé son niveau de vie d’avant-crise, leur perte par rapport à ce
niveau étant encore supérieure à 1 %.
Elle
sera probablement proche de zéro lorsque les données 2017 seront
disponibles. Au total, et contrairement à ce qui est souvent dit,
l’inégalité des revenus ne se sera pas aggravée sur l’ensemble de la
période, malgré une hausse au lendemain de la crise financière.
Atmosphère sociale explosive
Au
vu de cette longue crise du pouvoir d’achat des ménages à faible
revenu, les manifestations contre la présidence d’Emmanuel Macron n’ont
pas de quoi surprendre.
L’absence
d’amélioration des revenus malgré les promesses de campagne, les effets
trop lointains des réformes structurelles en cours et, surtout, des
mesures fiscales ouvertement régressives (ISF, APL, CSG sur les
retraités) ont créé une atmosphère sociale où la moindre étincelle
risquait de faire exploser le mécontentement. Elle est venue de la fiscalité écologique combinée avec une hausse des prix pétroliers et une appréciation du dollar. Mais elle aurait aussi bien pu venir d’ailleurs.
Une approche plus globale sera nécessaire pour désarmer le mécontentement.
Dans ces conditions, un aménagement de la taxe carbone ou toute forme de compensation
n’atténuera que momentanément la tension sociale causée par une trop
longue stagnation du pouvoir d’achat moyen parmi les ménages les moins
favorisés, le véritable appauvrissement qu’elle implique pour certains
d’entre eux, l’absence de perspectives d’amélioration nette et durable
et, finalement, le sentiment aigu d’injustice dû aux réformes fiscales
régressives du début du quinquennat Macron. Une approche plus globale
sera nécessaire pour désarmer le mécontentement.
François Bourguignon professeur à Paris School of Economics.