"Contrairement à tout ce
que l’on peut entendre, le mystère, ce n’est pas que nous nous
révoltions, mais que nous ne l’ayons pas fait avant. Ce qui est anormal,
ce n’est pas ce que nous faisons maintenant, mais ce que nous avons
supporté jusque-là. Qui peut nier la faillite, à tous points de vue, du
système ? Qui veut encore se faire tondre, braquer, précariser pour rien ? Qui va pleurer que le XVIe
arrondissement se soit fait dépouiller par des pauvres ou que les
bourgeois aient vu flamber leurs 4X4 rutilants ? Quant à Macron, qu’il
arrête de se plaindre, c’est lui-même qui nous a appelés à venir le
chercher. Un État ne peut pas prétendre se légitimer sur le cadavre
d’une « glorieuse révolution » pour ensuite crier aux casseurs dès
qu’une révolution se met en marche.
[Illustrations : Rémy Soubanère]
La situation est simple : le peuple veut la chute du système. Or le
système entend se maintenir. Cela définit la situation comme
insurrectionnelle, ainsi que l’admet désormais la police elle-même. Le
peuple a pour lui le nombre, le courage, la joie, l’intelligence et la
naïveté. Le système a pour lui l’armée, la police, les médias, la ruse
et la peur du bourgeois. Depuis le 17 novembre, le peuple a recours à
deux leviers complémentaires : le blocage de l’économie et l’assaut
donné chaque samedi au quartier gouvernemental. Ces leviers sont
complémentaires parce que l’économie est la réalité du système tandis
que le gouvernement est ce qui le représente symboliquement. Pour le
destituer vraiment, il faut s’attaquer aux deux. Cela vaut pour Paris
comme pour le reste du territoire : incendier une préfecture et marcher
sur l’Élysée sont un seul et même geste. Chaque samedi depuis le
17 novembre à Paris, le peuple est aimanté par le même objectif :
marcher sur le réduit gouvernemental. De samedi en samedi, la différence
qui se fait jour tient 1 - à la croissante énormité du dispositif
policier mis en place pour l’en empêcher , 2 - à l’accumulation
d’expérience liée à l’échec du samedi précédent. S’il y avait bien plus
de gens avec des lunettes de piscine et des masques à gaz ce samedi, ce
n’est pas parce que des « groupes de casseurs organisés » auraient
« infiltré la manifestation », c’est simplement que les gens se sont
fait extensivement gazer la semaine d’avant et en ont tiré les
conclusions que n’importe qui de sensé en tire : venir équipé la fois
d’après. D’ailleurs, il ne s’agit pas d’une manifestation ; il s’agit
d’un soulèvement.
Si des dizaines de milliers de personnes ont envahi le périmètre
Tuileries-Saint Lazare-Étoile-Trocadéro, ce n’est pas en vertu d’une
stratégie de harcèlement décidée par quelques groupuscules, mais d’une
intelligence tactique diffuse des gens, qui se trouvaient simplement
empêchés d’atteindre leur objectif par le dispositif policier.
Incriminer l’« ultra-gauche » dans cette tentative de soulèvement ne
trompe personne : si l’ultra-gauche avait été capable de conduire des
machines de chantier pour charger la police ou détruire un péage, cela
se saurait ; si elle avait été si nombreuse, si désarmante et si
courageuse, cela se saurait aussi. Avec ses soucis essentiellement
identitaires, ladite « ultra-gauche » est profondément gênée par
l’impureté du mouvement des gilets jaunes ; la vérité, c’est qu’elle ne
sait pas sur quel pied danser, qu’elle craint bourgeoisement de se
compromettre en se mêlant à cette foule qui ne correspond à aucune de
ses catégories. Quant à l’« ultra-droite », elle est prise en sandwich
entre ses moyens et ses fins supposées : elle fait le désordre en
prétextant l’attachement à l’ordre, elle caillasse la police nationale
tout en déclarant sa flamme à la police et à la nation, elle veut couper
la tête du monarque républicain par amour d’un roi inexistant. Sur ces
points, il faut donc laisser le ministère de l’Intérieur à ses
divagations ridicules. Ce ne sont pas les radicaux qui font le
mouvement, c’est le mouvement qui radicalise les gens. Qui peut croire
que l’on réfléchit à déclarer l’état d’urgence contre une poignée
d’ultras ?
Ceux qui font les insurrections à moitié ne font que creuser leur
propre tombeau. Au point où nous en sommes, avec les moyens de
répression contemporains, soit nous renversons le système, soit c’est
lui qui nous écrase. Ce serait une grave erreur d’appréciation que de
sous-estimer le niveau de radicalisation de ce gouvernement. Tous ceux
qui se placeront, dans les jours qui viennent, en médiateurs entre le
peuple et le gouvernement, seront déchiquetés : plus personne ne veut
être représenté, nous sommes tous assez grands pour nous exprimer, pour
voir qui cherche à nous amadouer, et qui à nous récupérer. Et même si le
gouvernement reculait d’un pas, il prouverait par là que nous avions
raison de faire ce que nous avons fait, que nos méthodes sont les
bonnes.
La semaine prochaine est donc décisive : soit nous parvenons à mettre
à l’arrêt à plus nombreux encore la machine économique en bloquant
ports, raffineries, gares, centres logistiques, etc., en prenant
vraiment le réduit gouvernemental et les préfectures samedi prochain,
soit nous sommes perdus. Samedi prochain, les marches pour le climat,
qui partent du principe que ce n’est pas ceux qui nous ont menés à la
catastrophe présente qui vont nous en sortir, n’ont pas de raison de ne
pas confluer dans la rue avec nous. Nous sommes à deux doigts du point
de rupture de l’appareil gouvernemental. Soit nous parvenons dans les
mois qui viennent à opérer la bifurcation nécessaire, soit l’apocalypse
annoncée se doublera d’une mise au pas sécuritaire dont les réseaux
sociaux laissent entrevoir toute l’étendue imaginable.
La question est donc : que signifie concrètement destituer le
système ? De toute évidence, cela ne signifie pas élire de nouveaux
représentants puisque la faillite du régime actuel est justement la
faillite du système de la représentation. Destituer le système, c’est
reprendre en main localement, canton par canton, toute l’organisation
matérielle et symbolique de la vie, car c’est précisément l’organisation
présente de la vie qui est en cause, c’est elle qui est la
catastrophe. Il ne faut pas craindre l’inconnu : on n’a jamais vu des
millions de personnes se laisser mourir de faim. De même que nous sommes
tout à fait capables de nous organiser horizontalement pour faire des
blocages, nous sommes capables de nous organiser pour remettre en marche
une organisation plus sensée de l’existence. De même que c’est
localement que la révolte s’est organisée, c’est localement que les
solutions seront trouvées. Le plan « national » des choses n’est que
l’écho que se font les initiatives locales.
Nous n’en pouvons plus de devoir compter pour tout. Le règne de
l’économie, c’est le règne de la misère parce que c’est en tout le règne
du calcul. Ce qu’il y a de beau sur les blocages, dans la rue, dans
tout ce que nous faisons depuis trois semaines, ce qui fait que nous
sommes en un sens déjà victorieux, c’est que nous avons cessé de
compter parce que nous avons commencé à compter les uns sur les autres.
Quand la question est celle du salut commun, celle de la propriété
juridique des infrastructures de la vie devient un détail. La différence
entre le peuple et ceux qui le gouvernent, c’est que lui n’est pas
composé de crevards."