Aux Lecteurs.
Pouvoir d’achat et dépenses publiques Questions posées
En se concentrant du côté des dépenses, et en évitant
« les recettes sur les entreprises » quelles seraient les options les plus
rapides et efficaces afin de trouver un moyen de financement de ces
mesures ?
Philippe Crevel (Economiste, Cercle de l’Epargne) : Face à la grogne sociale, Emmanuel
Macron a annoncé un plan, le lundi 10 décembre dont le coût est évalué
entre 10 à 13 milliards d’euros pour les finances publiques. Il a ainsi
décidé d’annuler les hausses de taxes sur les carburants,
l’augmentation, à travers la revalorisation de la prime d’activité, du
SMIC de 100 euros, la défiscalisation des heures supplémentaires, la
suppression de la majoration de CSG pour les retraités gagnant moins de
2 000 euros par mois ainsi que l’exonération fiscale et sociale des
primes de fin d’année dans la limite de 1 000 euros par salarié.
Le coût de ces mesures est difficile à appréhender. Ainsi,
l’exonération des primes aura un impact fiscal limité. Les primes
restent facultatives et sont plafonnées à 1000 euros et ne bénéficieront
qu’aux salariés gagnant moins de 3600 euros nets. Avec l’instauration
de la retenue à la source, l’impact fiscal sera limité du fait du
changement d’assiette. En revanche, il pourra y avoir un manque à gagner
au niveau de l’impôt sur les sociétés. Cette exonération aura également
un coût pour la Sécurité sociale qui pourra être compensé par l’Etat
mais ce n’est plus automatique. Les cotisations (patronales et
salariales) représentent près de 80% du net perçu ou 45% du coût total
pour l’entreprise.
En ce qui concerne la majoration du SMIC, il s’agit d’une
accélération et d’une amplification d’une mesure déjà prévue. En
revanche, l’annulation de la hausse des taxes sur les carburants
(particuliers et entreprises) pourrait entraîner un manque à gagner de 5
milliards d’euros auquel il faut ajouter les 3 à 4 milliards d’euros
liés à la suppression de la taxe carbone. Par ailleurs, l’annulation de
la majoration de CSG pour 30 % de retraités pourrait coûter 2 milliards
d’euros.
Ce plan pèsera le budget de l’État au point que le déficit pourrait
dépasser à nouveau les 3 % du PIB. Avant même son annonce, nombreux
étaient ceux qui doutaient déjà de la capacité de l’État de respecter
les 2,8 % de déficit prévus par le projet de loi de finances pour 2019.
En effet, le ralentissement économique en cours obère le montant des
recettes. Certes, ce mini plan de relance pourrait favoriser une reprise
de la consommation et donc améliorer les recettes de TVA. Dans tous les
cas, la France devrait avoir, l’année prochaine, le déficit public le
plus élevé de la zone euro. Il pourrait atteindre 3,5 % du PIB.
L’idée de compenser le coût de ce plan par des économies sur les
dépenses est séduisante sur le papier mais il faut bien l’avouer, depuis
des années, les différents gouvernements éprouvent les pires
difficultés pour en réaliser. Derrière chaque dépense, il y a un chien
qui veille. Réduire les dépenses dans l’éducation nationale, impossible,
il faut améliorer le niveau scolaire de nos chères petites têtes,
diminuer les dépenses de la défense, impossible dans un monde de plus en
plus incertain, contracter les défenses pour la sécurité intérieure,
impensable avec la montée du terrorisme, raboter les prestations
sociales, inimaginable ou presque surtout après l’affaire des 5 euros
sur les APL. De ce fait, l’Etat a surtout réduit les dépenses du
Ministère de l’Economie et tente de limiter les dotations aux
collectivités locales avec les conséquences que l’on sait sur l’état
d’esprit des élus. Certes, certains considèrent que l’Etat peut diminuer
son train de vie, d’autres qu’il faut supprimer les supposés privilèges
dont bénéficieraient les représentants de la Nation. En la matière, les
économies potentielles se chiffrent à quelques centaines de millions
d’euros quand le plan « gilets jaunes » se chiffre à 13 ou 15 milliards
d’euros. Avant de parler réductions des dépenses, il faut parler
méthode. En France, bien souvent, les économies se font à la hache. Le
gouvernement ordonne les échelons inférieurs de réaliser 5, 10 ou 15 %
d’économies. Certes, sous Nicolas Sarkozy, la technique avait été
raffinée à travers la révision générale des politiques publiques. Mais,
il n’en demeure pas moins que la recherche de l’efficience est
difficile. Dans un système administré, nul n’a envi de réduire son
budget, ses dépenses. Dernièrement, Edouard Philippe a pu le constater
avec le projet de diminution des effectifs au Ministère des Sports.
En matière de dépenses, le principe devrait être bottom up, de la
périphérie vers le centre et non l’inverse. Il faudrait appliquer le
principe de la subsidiarité. Tout ce qui peut être effectué au niveau le
plus bas doit être privilégié pour éviter une concentration des tâches
au sommet et des doublons en cascade. Avec une telle politique, il
serait possible d’examiner si certaines missions doivent rester dans le
giron public ou pourrait être privatisées. De même, dans le cadre d’une
telle évaluation, la question de la suppression d’un niveau ou deux de
collectivités locales pourrait être posée en vue de l’obtention d’une
réponse.
Michel Ruimy (Professeur, ESCP) : Le coût des mesures en faveur du
pouvoir d’achat annoncées, lundi dernier, par Emmanuel Macron est estimé
à 10 milliards d’euros. Il y a urgence à trouver cette somme. L’heure
est, en effet, aux travaux pratiques, un véritable casse-tête quelques
jours avant le vote du budget 2019.
Tout d’abord, concernant le financement du rôle économique de l’Etat,
si nous nous concentrons uniquement sur les dépenses, ceci nécessite de
faire des économies dans le mode de fonctionnement de l’État, en
d’autres termes, réduire la voilure de certains services de l’État. Tous
les ministres étant solidaires au sein d’un gouvernement, il faut donc
décider de la manière dont ces mesures ont vocation à être financées
avant le 31 décembre, date à laquelle le budget 2019 de la France doit
être voté. On devrait donc passer par une baisse des dépenses des
ministères, selon leur criticité. Par exemple, une fois le prélèvement à
la source mis en place, le nombre de fonctionnaires de l’Administration
fiscale pourrait diminuer. Dans ce contexte, la prime défiscalisée
jusqu’à 1 000 € ne devrait pas concerner les fonctionnaires.
Ensuite, concernant les entreprises, le gouvernement pourrait réduire
notamment les aides aux entreprises, qui devaient représenter plus de
40 milliards d’euros l’année prochaine. Initialement prévue au 1er
janvier 2019, la bascule du CICE pourrait, par exemple, être reportée de
quelques mois, un aménagement du calendrier en quelque sorte. En
l’état, cette transition doit coûter plus de 20 milliards d’euros aux
finances publiques.
Enfin, concernant nos engagements européens, nos finances publiques
pourraient se dégrader encore un peu plus c’est-à-dire accroître le
déficit budgétaire 2019, qui est déjà à 2,8% de la richesse nationale, à
une limite toute proche des 3% du Produit intérieur brut (PIB). Le
différentiel pour atteindre la barre des 3% est d’environ 4,5 milliards
d’euros. Ainsi l’exécutif pourrait choisir exceptionnellement de laisser
filer le déficit d’autant qu’il ne respecte déjà pas les règles à la
lettre et que 2019 est une année exceptionnelle, avec la bascule du
crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE) en baisse de
charges sans laquelle le déficit serait de 1,9%. Bruxelles pourrait
alors se montrer conciliant, mais ce serait casser les ambitions
européennes d’Emmanuel Macron, qui a fait de la bonne tenue des comptes
publics « LA » condition pour restaurer la crédibilité de la France.
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