Aux Lecteurs.
Suite :
Quelles sont les hypothèses les plus probables concernant
les choix du gouvernement ? Celui-ci ne risque-t-il pas de se
concentrer sur les recettes plutôt que sur la réduction de la dépense ?
Philippe Crevel : Pour éviter la dérive des comptes
publics, le Gouvernement pourrait reporter la baisse de charges de 4
points sur le SMIC prévue en septembre 2019, améliorer le rendement de
l’impôt sur les sociétés. Il pourrait jouer sur l’assiette de cet impôt
en remettant en cause certains dispositifs. Il pourrait étaler également
dans le temps la baisse du taux de l’IS. Il essaiera de pousser sa taxe
GAFA, de remettre en cause une niche fiscale ou deux. Jouer sur les
recettes est toujours plus facile que de s’engager sur un programme
d’économies budgétaires.
A la différence du Canada, des pays d’Europe du Nord, la France a
joué ces trente dernières années sur les recettes pour tenter de
rééquilibrer ses comptes publics. Or, l’expérience de nos voisins
indique que les assainissements les plus solides sont ceux qui ont été
réalisés grâce à des économies budgétaires. La France est un pays
d’impôts. La TVA, inventée par Maurice Lauré, s’est exportée à l’échelle
mondiale. Il y a une capacité d’innovation fiscale au Ministère des
Finances très forte. Il y a aussi une rare pratique du jeu de bonneteau
fiscal. Je te supprime un impôt d’un côté et je te prélève un peu plus
loin. Il y a du savoir-faire qui peut être est en train d’atteindre sa
limite. Sans nul doute, qu’un changement de logiciel s’impose.
Michel Ruimy : Au vu de la situation de nos finances
publiques, le gouvernement doit faire face à un « triangle
d’incompatibilités ». Le premier pôle est de tenir ses engagements à
l’égard de la population française suite aux déclarations du président
de la République afin de regagner la confiance des Français. Le deuxième
est de trouver les modes et les moyens de financer les mesures
annoncées sans dégrader l’attractivité de la France. Le troisième est de
respecter les engagements européens en matière de finances publiques
afin de restaurer la crédibilité de la France. Il n’a pas le choix que
de jongler avec ses trois contraintes, sachant que chacune influe sur
les deux autres…
En outre, les échéances étant pour « demain », il a l’obligation
d’obtenir des « quick wins » c’est-à-dire de réaliser des gains rapides
et significatifs afin de redonner de l’espoir aux Français dans le
processus de long cours de restauration de la compétitivité économique
de notre pays. Il reste maintenant au gouvernement d’identifier ces
victoires rapides et de trouver le financement adéquat !
Or, succinctement, les dépenses étant de nature structurelle, il ne
peut y avoir que des « coups de rabot » de l’ordre de 1-2 milliards
d’euros. Quant aux recettes, le gouvernement devrait raboter les baisses
de charge pour un montant d’environ 3 milliards, ce qui va grever la
compétitivité des entreprises françaises alors que la France a encore du
retard par rapport à ses voisins en matière du coût du travail. De
même, les plus grandes entreprises devraient se voir privées d’une
partie de la baisse d’impôt sur les sociétés prévue en 2019.
Avec ces ajustements, la France pourrait espérer limiter le dérapage
de son déficit à 3,2% du PIB. Loin des 2,8% initialement prévus… mais
suffisamment proches de la barre des 3% pour s’éviter les foudres de
Bruxelles.
Quelles seraient les erreurs à ne pas commettre pour éviter de perdre toute forme de confiance « fiscale » avec les entreprises ?
Philippe Crevel : Les changements incessants de
législation, le non respect des engagements pris sont évidemment à
bannir de la part des pouvoirs publics faute de quoi les dirigeants
d’entreprise, les investisseurs français et surtout étrangers
considéreront que notre pays n’est pas fiable. Les Gouvernements ont
toujours tendance à pénaliser les entreprises car elles sont supposées
riches et qu’elles ne votent pas. C’est une vue de l’esprit. Ce n’est
pas en mettant une taxe sur une vache que celle-ci paie la taxe. Ce qui
est vrai pour la vache l’est pour les entreprises. Une taxe sur une
entreprise signifie moins d’argent pour les actionnaires, c’est-à-dire
les épargnants, moins de salaires pour les salariés ou une augmentation
de prix qui sera supportée par les consommateurs. Une augmentation des
impôts sur les entreprises signifie une dégradation de la compétitivité
pouvant conduire à une progression des importations et donc à une
destruction d’emplois.
Le Gouvernement d’Edouard Philippe tente de mettre en place une
politique de l’offre. La France en a bien besoin car ses entreprises ont
un taux de marge en-dessous de la moyenne européenne. Pour cela, il a
décidé de supprimer en partie l’ISF, d’instituer le Prélèvement
Forfaitaire Unique, de réduire les cotisations sociales et l’impôt sur
les sociétés. Mais, si, à peine, un et demi après l’arrivée d’Emmanuel
Macron, un virage est pris, il ne faudra pas s’étonner que les
dirigeants d’entreprise se mettent à douter. Un politique de l’offre, et
c’est toute sa difficulté, exige du temps pour donner des résultats,
trois ans, voire cinq ans. Il faut du temps pour changer les
comportements, pour créer un climat de confiance. En revanche, ce
dernier peut disparaître en quelques instants.
Michel Ruimy : En économie, il y a trois grands
acteurs : les ménages, les entreprises commerciales et financières et
l’Etat. L’économie fonctionne sur ce trépied. Or, en période de disette
financière, illustrée aujourd’hui par des finances publiques exsangues,
l’Etat n’a pas de marge de manœuvre et il est donc réduit à réaliser des
économies budgétaires. Quant aux entreprises, elles sont le seul acteur
aujourd’hui à pouvoir faire tenir le système… jusqu’à un certain point.
Par exemple, la seule annulation pour les grands groupes de la baisse
de l’impôt sur les sociétés prévue en 2019 rapporterait 1,3 milliard
d’euros. Ce sont les entreprises qui gagnent le plus d’argent qui
seraient surtaxées. C’est paradoxal dans la mesure où ce sont finalement
les acteurs économiques les plus performants qui sont visés. Si la
mesure n’enchante pas les milieux d’affaires, elle serait toutefois
considérée comme un moindre mal par rapport à d’autres scénarii,
notamment le report de la baisse de l’impôt sur les sociétés prévue en
janvier. Ou pire encore pour les employeurs : le décalage dans le temps
des baisses de cotisations sociales induites par la bascule du CICE en
baisse de charges pérenne.
Mais, à force de faire contribuer les entreprises, leur compétitivité
ne s’améliore pas et, avec elle, la situation économique du pays. La
baisse du chômage est pénalisée alors que les entreprises ont du mal à
recruter. Si la logique est de faire en sorte que le travail paie mieux,
il faut aussi de pas casser le ressort de l’entreprenariat. Il ne faut
pas qu’il y ait une angoisse de l’avenir chez nos chefs d’entreprise,
qui ont mis, la plupart du temps, leurs propres deniers pour construire
l’entreprise.
Rappelons-nous novembre - décembre 2014. A cette époque, les patrons
français avaient montré leur exaspération face aux dispositions de la
loi Hamon sur la transmission d’entreprise et le compte pénibilité. Ils
avaient signifié leur ras-le-bol d’une politique qui, depuis longtemps,
bridait l’économie, qui a progressivement étouffé les entreprises de
toutes tailles par une accumulation de charges, de contraintes, de taxes
et de sanctions. Ceci se passait, il y a 4 ans, bien avant les « gilets
jaunes ». Le contexte a changé. Le gouvernement a besoin de faire de la
pédagogie pour ne pas perdre la confiance des entreprises.
Source :
s-mesures-de-pouvoir-d-achat—ces-reductions-de-la-depense-publique-qui-pourraient-etre-a-la-fois-rapides-et-efficaces-michel-ruimy-philippe-crevel