Je
pense que l’auteur se trompe sur la plupart des points.
D’abord,
en soi, non, la représentation de l’esclavage dans le cadre d’une
fiction n’a rien de dégradant. Pas plus que celle du meurtre, de la
guerre, d’un génocide, du viol (y compris de masse) etc... Il est
temps de cesser une certaine pudibonderie qui tend à devenir
inquiétante, et qui interdit de représenter toute chose qui serait
un peu choquante. Il est utile de choquer le public, de rappeler que
nous ne vivons pas dans un monde de bisounours. Toute volonté de le
dissimuler procède d’une intention de nature proprement totalitaire.
J’ai
en tête plein d’œuvres de fiction qui non seulement représentent
l’esclavage, mais en font même le centre de leur thème. J’espère
quand même que Spielberg aurait encore le droit de réaliser Amistad
! En revanche, je pense bien que le fait de montrer Danièle Obono
dans une position d’esclave participe réellement d’un non-dit
raciste. Car c’est bien parce qu’elle est noire qu’elle a été
choisie pour ce rôle. Et ce ne sont certainement pas les
protestations des auteurs, arguant qu’ils "ne font que montrer
là une réalité historique", qui me démentiront. Car pourquoi
seule elle, de ces figurines politiques contemporaines réelles,
a-t’elle fait l’objet d’un tel traitement ? Pourquoi n’avoir pas
représenté François Fillon en serf médiéval, ou en esclave
athénien ? Parce qu’il y a bien là de la part des auteurs une
volonté, non d’ « éduquer le public », mais de banaliser
l’esclavage négrier (c’est-à-dire, celui qui visait les noirs parce
que noirs). Ces journalistes se croient malins de nous « apprendre »
qu’il y a eu des esclaves en Afrique subsaharienne ; mais ils ne font
qu’énoncer là une grande banalité , parce que des esclaves, il y
en avait dans toutes sociétés traditionnelles. On était là à des
lieux d’un système proprement concentrationnaire qui déportait des
gens en masse, sélectionnés pour être des serfs juste parce qu’ils
étaient de la mauvaise couleur de peau et considérés comme des
sous-hommes.
Additionnellement,
il est intéressant de noter qu’ils n’ont rien trouvé de mieux que
de décrire Mme Obono comme une esclave. Comme s’il n’y avait pas
d’autre rôle qu’on pouvait attribuer à une noire africaine dans une
ancienne société subsaharienne. Non, mettre en relief les
innombrables aspects de la vie dans les États très élaborés de
cette région du globe était vraiment au-dessus de leur force. Il
faut vraiment que les Noirs d’Afrique soient des esclaves, ou des
esclavagistes, des sauvages, tout le reste n’a jamais existé.
Cette
bande dessinée procédait bien d’un ressentiment aigri de blancs
imbus de leur supériorité, qui ne supportent pas qu’on leur remémore
que leur civilisation a quand même été très oppressive, et ce à
l’échelle du monde entier. Ainsi, dépeindre Fillon en esclave d’un
seigneur français ou d’un riche athénien de l’Antiquité n’aurait
eu aucune saveur à leurs yeux, car il aurait été montré sous la
dépendance d’un maître blanc. En réalité, tout cela nous rappèle
même qu’il leur était impossible de faire ce qui aurait été
vraiment pertinent, à savoir montrer Fillon en esclave de maîtres
noirs. Le gros, très gros hic, en effet, c’est que ça n’existait
pas... Eh oui ! En fait, les crypto-racistes/colonialistes de Valeurs
actuelles, bien à leur insu, ont fourni une excellente
illustration de ce que l’esclavage négrier avait de spécifique ; et
par-delà de la même spécificité de la domination blanche de ces
derniers siècles.
En
tout ça, oui, cette « démonstration » de ces journalistes
qui se croient si malins est le symptôme d’héritiers de
colonialistes non repentants, et donc prêts à recommencer
exactement comme avant.