C’est de l’anneau de Hans Carvel qu’il est question ?
— Prend, dist frère Jean,
l’anneau de Hans Carvel , grand lapidaire du roi de Melinde. Hans
Curvei Ciluit homme djcie. expert, studieui, homme de bien, de bon sens, de bon jugement, débonnaire, charitable, aumosnier, philo-
sophe, joyeux : au reste bon compagnon, et raillard si onques en
fui, ventru quelque peu, branslant de teste, et aulcunement malaisé
de sa personne. Sus ses vieulx jours, il espousa la fille du baillif
Concordat, jeune, belle, frisque, galante, avenante, gracieuse par
trop envers ses voisins et serviteurs. D’onc advint, en succession de
quelques hebdomades, qu’en devint jaloux comme un tigre, et entra
en souspçon qu’elle se faisoit tabourer les fesses d’ailleurs. Pour à
laquelle chose obvier, lui faisoit tout plein de beaulx contes tou-
chant les désolations advenues par adultère ; lui lisoit souvent la
légende des preudes femmes ; la preschoit de pudicité ; lui feit un
livre des louanges de fidélité conjugale , détestant fort et ferme la
meschanceté des ribauldes mariées, et lui donna un beau carcan
tout couvert de saphyrs orientaulx. Ce non obstant, il la voyoit tant
délibérée et de bonne chère avecques ses voisins, que plus croissoit
sa jalousie. Une nuict erilre lesaultres, estant avecques elle couché
en telles passions , songea qu’il parloitau diable, et qu’il lui comptoit ses doléances. Le diable le reconfortoit , et lui mist un anneau au maistre doigt, disant : « Je te donne cestui anneau : tandis que l’auras au doigt, ta femme ne sera d’aultrui charnellement cognue
sans ton sceu et consentement. »
— « Grand-merci, dist Hans Carvel, monsieur le diable. Je renie Mahom, si jamais on me l’oste du doigt. » Le diable disparut. Hans Carvel tout joyeux s’esveilla, et trouva qu’il avoit le doigt au comment ha nom de sa femme. J’oubliois à compter comment sa femme, le sentant, reculoit le cul en arrière, comme disant : « Oui, nenni, ce n’est pas ce qu’il y fault mettre ! » et lors sembloit à Hans Carvel, qu’on lui voulust desrober son anneau. N’est ce remède infaillible ? A cestui exemple fai, si me crois, que continuellement tu ayes l’anneau de ta femme au
doigt. »