Suite 5a. La Foi et la Raison Jean-Paul II
Plus récemment, la Congrégation pour la Doctrine de la Foi,
accomplissant sa tâche spécifique au service du Magistère universel du
Pontife romain, a dû intervenir aussi pour rappeler le danger que
comporte l’acceptation non critique, de la part de certains théologiens
de la libération, de thèses et de méthodologies issues du marxisme.
Le passage qui suit est important « Si nous considérons notre situation
actuelle, nous voyons que les problèmes du passé reviennent, mais sous
de nouvelles formes. Il ne s’agit plus seulement de questions qui
intéressent des personnes particulières ou des groupes, mais de
convictions diffuses dans le milieu ambiant, au point de devenir en
quelque sorte une mentalité commune. Il en va ainsi, par exemple, de la
défiance radicale envers la raison que révèlent les plus récents
développements de nombreuses études philosophiques. De plusieurs côtés,
on a entendu parler, à ce propos, de « fin de la métaphysique » : on
veut que la philosophie se contente de tâches plus modestes, à savoir la
seule interprétation des faits, la seule recherche sur des champs
déterminés du savoir humain ou sur ses structures. Dans la théologie
elle-même, les tentations du passé refont surface. Dans certaines
théologies contemporaines par exemple, se développe de nouveau une forme
de rationalisme, surtout quand des assertions retenues
philosophiquement fondées sont considérées comme des normes pour la
recherche théologique. Cela arrive avant tout quand le théologien, par
manque de compétence philosophique, se laisse conditionner de manière
acritique par des affirmations qui font désormais partie du langage et
de la culture courants, mais dépourvues de base rationnelle
suffisante. »
On rencontre aussi des dangers de repliement sur le fidéisme, qui
ne reconnaît pas l’importance de la connaissance rationnelle et du
discours philosophique pour l’intelligence de la foi, plus encore pour
la possibilité même de croire en Dieu. Une expression aujourd’hui
répandue de cette tendance fidéiste est le « biblicisme », qui tend à
faire de la lecture de l’Écriture Sainte ou de son exégèse l’unique
point de référence véridique. Il arrive ainsi que la parole de Dieu
s’identifie avec la seule Écriture Sainte, rendant vaine de cette
manière la doctrine de l’Église que le Concile œcuménique Vatican II a
confirmée expressément. Après avoir rappelé que la parole de Dieu est
présente à la fois dans les textes sacrés et dans la Tradition, la
Constitution Dei Verbum affirme avec force : « La sainte
Tradition et la sainte Écriture constituent un unique dépôt sacré de la
parole de Dieu, confié à l’Église ; en y adhérant, le peuple saint tout
entier uni à ses pasteurs ne cesse de rester fidèlement attaché à
l’enseignement des Apôtres ». Cependant, pour l’Église, la sainte
Écriture n’est pas la seule référence. En effet, la « règle suprême de
sa foi » lui vient de l’unité que l’Esprit a réalisée entre la sainte
Tradition, la sainte Écriture et le Magistère de l’Église, en une
réciprocité telle que les trois ne peuvent pas subsister de manière
indépendante.
En outre, il ne faut pas sous-estimer le danger inhérent à la volonté de
faire découler la vérité de l’Écriture Sainte de l’application d’une
méthodologie unique, oubliant la nécessité d’une exégèse plus large qui
permet d’accéder, avec toute l’Église, au sens plénier des textes. Ceux
qui se consacrent à l’étude des saintes Écritures doivent toujours avoir
présent à l’esprit que les diverses méthodologies herméneutiques
ont, elles aussi, à leur base une conception philosophique : il
convient de l’examiner avec discernement avant de l’appliquer aux textes
sacrés.
D’autres formes de fidéisme latent se reconnaissent au peu de considération accordée à la théologie spéculative,
comme aussi au mépris pour la philosophie classique, aux notions
desquelles l’intelligence de la foi et les formulations dogmatiques
elles-mêmes ont puisé leur terminologie. Le pape Pie XII de vénérée
mémoire a mis en garde contre un tel oubli de la tradition philosophique
et contre l’abandon des terminologies traditionnelles.
Et de conclure « En définitive, on observe une défiance fréquente envers des assertions
globales et absolues, surtout de la part de ceux qui considèrent que la
vérité est le résultat du consensus et non de l’adéquation de
l’intelligence à la réalité objective. Il est certes compréhensible que,
dans un monde où coexistent de nombreuses spécialités, il devienne
difficile de reconnaître ce sens plénier et ultime de la vie que la
philosophie a traditionnellement recherché. Néanmoins, à la lumière de
la foi qui reconnaît en Jésus Christ ce sens ultime, je ne peux pas ne
pas encourager les philosophes, chrétiens ou non, à avoir confiance dans
les capacités de la raison humaine et à ne pas se fixer des buts trop
modestes dans leur réflexion philosophique. La leçon de l’histoire de ce
millénaire, que nous sommes sur le point d’achever, témoigne que c’est
la voie à suivre : il faut ne pas perdre la passion pour la vérité
ultime et l’ardeur pour la recherche, unies à l’audace pour découvrir de
nouvelles voies. C’est la foi qui incite la raison à sortir de son
isolement et à prendre volontiers des risques pour tout ce qui est beau,
bon et vrai. La foi se fait ainsi l’avocat convaincu et convaincant de
la raison. »