Janine Chasseguet-Smirgel conclut ce chapitre en faisant intervenir le rapport de l’activité symbolique avec l’interdit de l’inceste. C’est l’activité symbolique qui, déployant des substituts de l’objet primaire, déplace le désir sur d’autres objets. On relève dans la clinique de l’inceste des troubles de la capacité à symboliser, dans plusieurs secteurs de la pensée. Mais la pensée de l’auteur ne s’accorde pas vraiment avec le concept d’ordre symbolique corrélé à la question du Père, tel que l’a théorisé Jacques Lacan. Elle trouve, en effet, que cette perspective donnant l’exclusivité au désir de la Mère voulant garder l’enfant en place du phallus manquant, ne laisse aucune place au désir de l’enfant (qui a sa part dans la tentative de fusion narcissique première, par sa lutte personnelle contre les difficultés à traverser les tourments de la séparation).
LA QUESTION DU PÈRE
12Janine Chasseguet-Smirgel établit maintenant la corrélation entre fantasme anthropophagique et conduite compulsive à trouver des partenaires multiples et clandestins, chez beaucoup d’hommes homophiles (les écrivains qu’elle a déjà cités en sont, pour la plupart, des exemples contemporains). Cette quête (« insatiable » ?) vise l’introjection du père (ou de son substitut) ou du double du sujet. Il faut que les processus d’identification au père, via la projection de son narcissisme sur lui, aient été barrés chez le jeune garçon par une grande désillusion concernant ce père, grande statue de l’enfance trop tôt tombée de son piédestal.
13Fuir la fusion avec la mère (la « mère-crocodile » de Lacan) et donc investir narcissiquement le père (le père-phallus, qui lui fait barrage, selon le même Lacan), voilà ce que Janine Chasseguet-Smirgel, à la fois accepte comme un schéma et critique en tant que théorisation misogyne (peur devant la mère, avec besoin de protection par le père ; tout cela rattachable à la culture judéo-chrétienne prônant le culte de Dieu le Père). L’auteur étudie alors les sources de cette peur de la mère, et donc des femmes :
- la peur devant le vide du sexe maternel ;
- l’idée que la reproduction n’est que « construction artificielle de l’esprit ». En face, la virilité triomphante de l’érection vient combler ce sentiment d’inanité.
14En fait, selon Janine Chasseguet-Smirgel, la blessure narcissique la plus profonde et la plus universelle est liée à la dissymétrie enfant-adulte. L’enfant et l’adolescent ne se développent harmonieusement que si leur est donné à penser, par les soins bienveillants de leur entourage, le fait qu’ils sont des adultes en devenir. Ils accepterons alors la temporalité et l’attente de leur plein achèvement humain.
15À cet effet, les interdits que l’autorité du père met face aux pulsions de l’enfant ou du jeune adolescent sont une véritable sauvegarde pour le narcissisme (plutôt que de se sentir impuissant, il se sent entravé : ces limites, plutôt que de le déprimer, le contiennent et lui donnent des frontières internes à sa violence). On connaît par la clinique la nécessité de telles barrières contre l’éclatement du moi, submergé par de trop grandes quantités d’excitation. Mishima encore une fois vient aider l’auteur à illustrer sa théorie. On arrive au développement qui nous fait percevoir comment le chef, substitut du père, peut pervertir les enfants en leur inculquant le mépris et en leur enseignant le meurtre. être supérieur a pour corollaire la facilité à l’effusion du sang des autres, inférieurs, et donc ramenés finalement à la position de déchets.
LA QUESTION DU SUICIDE : SUR LE CORPS COMME AU CIEL
16Le démantèlement du corps peut ne pas s’adresser qu’à celui de l’autre ; il peut aussi se renverser sur le corps propre. Foucault et Mishima sont une nouvelle fois convoqués par Janine Chasseguet-Smirgel. Foucault, dans un rapport complexe au suicide, ultime et absolue façon d’éradiquer la blessure narcissique infantile ; Mishima par sa manière de convertir sa « soif narcissique inétanchable » en « apothéose sanglante ».