@jakem
3 - Les institutions disent repérer ces jeunes tardivement. Quels signaux faibles — familiaux, scolaires, comportementaux — sont aujourd’hui négligés ou mal interprétés, et pourquoi le système judiciaire et éducatif peine-t-il à intervenir avant l’escalade ?
Francis Nachbar - La justice ne fait plus peur à personne. La sanction pénale ne dissuade ni les récidivistes majeurs ni les mineurs. La justice est de plus en plus laxiste et a de moins en moins de moyens.
L’augmentation du budget ne change rien : la France reste dernière du classement européen. Le discours dominant sur le “sentiment d’insécurité” masque les vrais problèmes. Les places de prison promises en 2017 ne sont jamais venues. L’exécution des peines est devenue un droit à l’inexécution.
La responsabilité est toujours celle de la société, jamais celle du délinquant.
La justice pénale est largement dépassée : trois quarts des Français n’ont plus confiance. Le système peine à intervenir par idéologie parfois, mais surtout par conformisme et manque de courage, du sommet de l’État jusqu’aux éducateurs.
Il y a une démotivation générale, même si certains restent très engagés.
Patrick Hourdé - Les signaux précoces : excitation, agitation, gamin qui n’est jamais à sa place, dissipé, n’écoute pas les consignes, fait ce qu’il veut, sans holà ni stop.
Avant, il y avait les maisons d’enfermement, comme Tatihou en Normandie, un bagne pour enfants. Dans les milieux bourgeois, on mettait les enfants en pension quand ils étaient infernaux. Aujourd’hui, ça ne se fait plus. Donner une fessée, on vous traite de bourreau d’enfant. L’enfant est devenu sacré, l’enfant roi.
Les sanctions éducatives simples n’existent plus : “Ce soir tu dînes, tu vas dans ta chambre, pas de téléphone, pas de télé, tu prends tes cahiers.”
Avant, ça existait. Aujourd’hui, non.
Le système judiciaire est trop lent. Un enfant convoqué chez le juge, c’est des mois ou des années plus tard. Quand un enfant se fait engueuler par son instituteur, le père vient frapper l’instituteur. Jusqu’aux années 60, trois figures étaient respectées : le curé, le maire, l’instituteur. Ils représentaient l’autorité. Le droit, c’est le respect de l’autre : ne fais pas aux autres ce que tu ne veux pas qu’on te fasse.
Est-ce expliqué aux enfants ? Y a-t-il des cours de morale ? Non.
Sébastien Tertrais - Les signaux faibles ne sont même plus vus par les professionnels du terrain. Eux aussi ont vu leur niveau d’appréciation régresser. Dans un système dégradé, on ne se rend plus compte de la dégradation.
Ceux qui s’en rendent compte finissent par partir : ils s’épuisent à alerter, ne veulent plus prendre de risques, et quittent le métier. Ne restent que des travailleurs sociaux qui trouvent normal ce qui se passe, ou qui ne trouvent pas cela grave. Certains justifient même publiquement ces comportements.
C’est un système entier qui s’est dégradé. Toute personne voulant changer la donne se heurterait à une opinion publique opposée à toute forme de coercition ou de sévérité. Une société ne peut pas tenir avec des jeunes élevés dans la toute‑puissance, sans notion d’altérité. L’autre n’existe plus pour eux : il devient un objet. Ce phénomène explique l’absence de remords dans des actes de violence extrême, comme le tabassage mortel de Louis. Quand on veut regarder cela en face, on se fait traiter de réactionnaire ou de fasciste. Pourtant, la dégradation est profonde.