a votre demande, quelques précisions :
Sur « l’affaissement » du politique, et pour le dire vite, on peut retenir que les transformations profondes de nos façons de « vivre ensemble » trouve leur origine dans la contradiction et la tension que provoque à la fois par le désir ressenti et vécu avec une particulière acuité, d’espérer être libre (et agir dans ce sens), tout en demeurant relié aux autres. Cette tension se révèle dans le constat ordinaire de l’individualisation des préférences et des choix auxquels se heurtent l’action politique contemporaine, qui par définition agit au nom d’une collectivité dont les intérêts sont réputés cohérents ou homogènes. Alors que les individus paraissent apprécier désormais le sens et la valeur de tout choix collectif, à l’aune de ses effets et bénéfices personnalisés (Ce que met particulièrement en évidence l’analyse des indices de popularité des membres de l’exécutif, dont les variations mensuelles paraissent fluctuer positivement au gré des « bénéfices » individuels qui résultent des arbitrages collectifs ; et inversement, s’effondrer lorsque les bénéfices individuels ne semblent plus s’engranger).
Décrivant d’une certaine façon, ce mouvement, et le traduisant dans la sphère de l’activité politique, Sandrine Rui (La démocratie en débat. Les citoyens face à l’action publique, Paris, Armand Colin, 2004) rappelle à juste titre, en se référant notamment à Marcel Gauchet, que l’individu contemporain, à la fois « refuse l’emprise des pouvoirs centraux en revendiquant sa capacité d’autonomie et leur reproche dans le même mouvement leur distance et leur éloignement ». De la même façon, privilégie-t-il « un rapport instrumental au politique, à l’économie et de façon générale aux institutions de toutes factures, qu’il envisage alors comme des institutions de services », tout en demandant toujours plus au politique, particulièrement pour qu’il réponde à son besoin de sécurité et d’identification. Cette apparente impasse peut être affrontée par l’élaboration et la conduite d’activités nouvelles que je désigne comme étant celles de participation (Jean-Luc Charlot, Le pari de la participation, L’harmattan, 2006).
Sur le recul de l’autorité, Chacun d’entre nous, des différentes places et positions (familiales, amoureuses, professionnelles, sociales ou citoyennes) qu’il occupe successivement et le plus souvent simultanément tout au long de sa vie, constate, ressent, vit, perçoit, que depuis un certain nombre d’années, ce sont nos façons de vivre et de se représenter « l’être ensemble », l’être en communauté qui ne paraissent plus être ce qu’elles étaient... Nous avons le sentiment que nous faisons de plus en plus l’expérience de rapprochements multiples (François de Singly, Les uns avec les autres.Quand l’individualisme crée du lien, Armand Colin, 2003) qui nous paraissent instables, précaires et aléatoires. Que ce soit dans la famille, où comptent de plus en plus les projets personnels de chacun de ses membres, qui peuvent conduire désormais aisément à défaire cette famille-ci, pour fonder cette autre famille-là. Que ce soit dans le travail, où la vie pour soi tend à se dégager de plus en plus des contraintes professionnelles. Que ce soit dans les activités hors travail, notamment militantes, où chacun s’autorise à choisir son niveau d’implication, indépendamment de tout jugement de valeurs sur son apport au collectif.
Cette perception s’arrime au vécu le plus quotidien, le plus personnel et parfois le plus intime de ces bouleversements. Il faut insister particulièrement sur cette double dimension de la perception et du vécu, du ressenti et de l’observation dans la constitution de notre « manière de vivre et d’être au monde ». L’imbrication entre ce que je vis (moi-même) et ce que je perçois (chez les autres) contribue à se représenter de façon aléatoire ce que nous vivons alors comme tel. Comme l’indique Jean Baudrillard (2004), nous sommes condamnés à aller au devant de ces processus aléatoires, « outillés » d’une pensée elle-même aléatoire, qui ne nous permet plus que d’émettre des hypothèses et qui ne peut plus prétendre à une Vérité, qui dirait ce qui est.
Devant cette réelle difficulté à penser les transformations dont nous ressentons les effets que nous tentons de décrire, nous sommes plus enclins à imaginer une perte de repères (comme ceux de l’Autorité ou de la civilité, par exemple), qu’une confusion entre des repères devenus multiples, instables et changeants : une certitude même intuitivement perçue comme erronée peut le plus souvent paraître plus rassurante qu’une réalité aléatoire et incertaine ! (Gérard Mendel, Une histoire de l’autorité. Permanences et variations, Paris, La découverte, 2003)
Une telle perception, parce qu’elle est psychiquement douloureuse, peut tenter de trouver un réconfort, au travers d’un regret un peu nostalgique, d’un passé (forcément quelque peu idéalisé) où Autorité et Institutions stables et sacralisées (sacralisées parce que stables ?) régulaient solidement le lien social. Ou bien dans l’explication que peut procurer la lecture de multiples signes annonçant le basculement du monde moderne vers la décadence et la sauvagerie. Il est vrai qu’une écoute attentive et régulière des journaux télévisés et autres magazines d’informations, peut fournir d’incessants arguments à la confirmation d’une telle lecture... Et si les mass média ne fabriquent pas à proprement parler les évènements, ils leur fournissent cependant une rhétorique, encourageant des constructions imaginaires suscitées par l’angoisse (Gaillard, des psychologues sont sur place, Mille et une nuits, 2003). Celle d’un monde se délitant sous nos yeux, n’étant pas la moindre d’entre elles...