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Analyse
L’infinie confusion des nanos, par Michel Alberganti
LE MONDE | 10.06.06 | 13h37 • Mis à jour le 10.06.06 | 13h37
anophobie et nanomanie se liguent pour enliser le débat sur les nanotechnologies dans l’infiniment confus. D’un côté, les manifestants de Grenoble contre l’ouverture du pôle Minatec, le 2 juin. La veille, un millier d’antinanos avaient répondu à l’appel du mouvement Pièces et main-d’oeuvre et de l’association Opposition grenobloise aux nécrotechnologies. Rapprochant leur combat du rejet du nucléaire et des OGM, ils dénoncent « la nouvelle guerre éclair que la techno-industrie mène au vivant » et le « nanomonde totalitaire ». Mouchards électroniques, obus intelligents, microdrones, homme bionique ou objets communicants sont mis dans le même sac de la « pacotille nano fashion ».
De l’autre côté, les futurologues angéliques qui évangélisent les universités américaines afin de les convertir aux nanos, les commerciaux exploitant l’air du temps (iPod nano d’Apple) et les chercheurs tirant profit du label magique pour récolter sans peine des crédits pour leur laboratoire. Ces derniers, rompus à l’exercice, contribuent souvent eux-mêmes à rendre flous les contours des nanotechnologies.
Ainsi, de proche en proche, tout est nano. Le mot devient synonyme d’invisible, d’envahissant, d’asservissant. Et la maîtrise de l’infiniment petit est associée au risque infiniment grand d’une technologie qui échappe à ses créateurs. La peur des nanos objets omniprésents se fond dans celle d’autres dangers impalpables : radiation nucléaire, ondes électromagnétiques, armes bactériologiques...
Que les progrès de la science et de la technologie méritent réflexion et réglementation, rares sont ceux qui en doutent encore. Mais l’indispensable débat public qui peut donner la parole aux citoyens et conduire les scientifiques à expliquer leurs travaux en termes compréhensibles reste dans les limbes. Pendant la manifestation grenobloise, le ministre délégué à l’industrie, François Loos, a annoncé qu’il allait, avec son collègue de la recherche François Goulard, organiser « un vaste débat national où seront posées publiquement les questions qui inquiètent certains ». Et le président (PS) du conseil général de l’Isère, André Vallini, a demandé la création d’une instance internationale de contrôle des nanotechnologies.
Les quatre années du chantier de Minatec (200 millions d’euros, 4 000 chercheurs) auraient pu être mises à profit pour amorcer la réflexion. Grenoble aurait pu devenir un lieu privilégié pour la vulgarisation des nanos et le dialogue avec la société sur ce thème. Histoire d’éviter le sentiment de la consultation a posteriori, mais aussi les écueils du passé, ceux de la culture du secret qui mine encore aujourd’hui le nucléaire ou du débat à retardement et bâclé, comme sur les OGM. Qui se souvient des résultats de la conférence de citoyens organisée, en 1998, sur ce thème par le ministre de l’agriculture Louis Le Pensec ?
L’efficacité des grandes consultations populaires reste ainsi à démontrer. L’association Vivagora s’est lancée dans l’aventure en éclaireur sur les nanos. Elle a surtout révélé les ornières qui guettent une telle entreprise. Le pire, sans doute, réside dans la caricature et l’instrumentalisation. Faute d’un solide encadrement, le débat peut facilement s’emballer, ajouter à la confusion et servir certaines idéologies au lieu de s’en tenir à la pédagogie. Les modalités pratiques tout comme le moment opportun, ni trop tôt ni trop tard, méritent donc d’être déterminés avec soin.
Les nanos offrent un terrain idéal pour expérimenter ce type de débat public, qu’il faudra, à l’évidence, multiplier à l’avenir pour accompagner les progrès de la science. La nécessité de tels échanges avec la société souligne sans doute les carences de l’éducation nationale et des médias en matière de vulgarisation scientifique. Mais peut-on acquérir des connaissances fondamentales lors d’une discussion publique ? La complexité, la diversité et la mondialisation du développement des nanos posent clairement la question. Seule certitude : l’urgence de sortir de la confusion.
Michel Alberganti
Article paru dans l’édition du 11.06.06