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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Descartes inutile et incertain ? Retour sur une polémique

Descartes inutile et incertain ? Retour sur une polémique

Pour nombre de nos contemporains, le nom de notre philosophe national René Descartes reste encore synonyme de logique ; il n’est donc pas inutile de revenir sur une polémique de quelques années (1997) entre Claude Allègre, scientifique renommé mais contesté, et le philosophe Vincent Jullien, polémique décalquée des divergences entre Blaise Pascal et René Descartes.
 Pour nombre de nos contemporains, le nom de René Descartes reste encore, grâce à l’adjectif "cartésien", synonyme de bonne logique ; il n’est donc pas inutile de revenir sur une polémique de quelques années entre Claude Allègre et Vincent Jullien, polémique décalquée des profondes divergences entre Blaise Pascal et Descartes.
 
 Claude Allègre, peu avant d’être nommé ministre de l’Education (avec la fortune que l’on sait), avait révélé la superficialité de son information philosophique lorsqu’il avait attribué au regretté Jean-François Revel la belle expression de ... Pascal, "Descartes inutile et incertain" (1). En soutenant que l’approche mathématique est responsable des erreurs dans les sciences, Allègre montre qu’il ignore que la rigueur des mathématiques réside dans la relation entre définitions et démonstrations, dans les notations et le calcul formel, et non (comme le pensait Descartes) dans le recours en l’évidence - la pernicieuse confiance en soi ...- Il n’est pas exact que les mathématiques soient complètement détachées de l’expérience ; le calcul (maintenant effectué par des machines électroniques) et le tracé de figures sont des formes d’expérience. 
 
 Ceci étant, je ne suis pas sûr que dans cette querelle des erreurs de Descartes, que Claude Allègre est loin d’avoir ouverte puiqu’elle remonte à Pascal et qu’elle avait été entretenue publiquement par Huyghens, Leibniz, D’Alembert et Voltaire, entre autres, Vincent Jullien ait entièrement raison (2). 
 Lorsque Claude Allègre reproche à Descartes de mêler considérations religieuses et considérations scientifiques, le reproche est parfaitement fondé. Que cette approche religieuse soit historiquement datée ne lui enlève pas le côté irrationnel et non scientifique auquel plusieurs contemporains étaient déjà sensibles puisqu’ils ne faisaient plus intervenir “Dieu” dans l’explication des phénomènes physiques. 
 À lire Vincent Jullien, on pourrait penser que les savants se sont trompés autant les uns que les autres, et les philosophes de même, et autant que les savants, lorsqu’ils ont fait des sciences. Ce qui excuserait G. W. Hegel, entre autres, pour son De Orbitis qui assènait des certitudes contredites peu après par le télescope.
 Si l’on prend la peine d’examiner de près les petits écrits épistémologiques de Pascal (3), on y trouvera une réflexion philosophique, véritablement rationnelle - selon nos critères actuels, mais aussi selon les critères baconiens (ceux de Francis Bacon, auteur, vers 1600, du fameux trait "De l’Avancement du savoir") - dirigée contre la "méthode cartésienne". Contrairement à ce qu’affirme Vincent Jullien, Blaise Pascal n’admettait aucune interaction entre science et méthaphysique, aucun recours à des "qualités occultes" du type de la vertu dormitive de l’opium immortalisée par Molière, aucun recours à des définitions circulaires ne définissant rien ; il reconnaissait à la raison expérimentale priorité sur les hypothèses désordonnées telles que l’existence de l’éther ou d’une matière subtile. 
 Relativement au mouvement de la Terre, on trouve dans la table des Principes de la Philosophie de Descartes, en III, 28, "on ne peut pas proprement dire que la Terre ou les planètes se meuvent" ; puis, en III, 38-39, "suivant l’hypothèse de Tycho ..." Claude Allègre avait donc tort de parler de façon générale de "l’immobilité de la Terre" soutenue par Descartes. Mais la prudence du penseur du Cogito était telle qu’il est difficile de suivre Vincent Jullien lorsqu’il se hasarde à vanter un "héliocentriste puissant et efficace" ; Yvon Belaval rapporte, avec plus de raison, que selon l’historien des sciences William Whewell, Descartes faisait piètre figure à côté de Galilée : "Parmi les vérités en mécanique qui étaient facilement saisissables au début du XVIIe siècle, Galilée a réussi à en atteindre autant, et Descartes aussi peu, qu’il était possible à un homme de génie" (4). 
 Descartes a reconnu le principe d’inertie ; mais, comme pour W. W. Hegel d’ailleurs, la liste de ses erreurs dans le domaine des sciences expérimentales est longue (5). Il est assez cavalier de renvoyer dos à dos l’imperfection de la science à une époque donnée et les erreurs des philosophes (6) ; ainsi les erreurs de Hegel étaient relatives à la question dite des matières : éther, phlogistique (7), calorique, matière électrique ; en 1813, il imaginait leur compénétrabilité (Science de la logique, I, 2) ; en 1827, il les rejetait toutes, y compris donc l’électron (Encyclopédie des Sciences philosophiques). On sait que dans sa thèse de doctorat (le fameux De Orbitiis), Hegel croyait avoir prouvé qu’il ne pouvait y avoir plus de sept planètes dans le système solaire ... 
 Invoquer en regard de ces erreurs la méthode qui permet de penser « librement », c’est tout d’abord jeter des doutes sérieux sur la valeur de la dite méthode ... C’est ensuite oublier qu’il ne s’agit pas seulement de penser librement, dans un fantasme de toute puissance de la pensée (fantasme qui relève très précisément d’une critique de la raison pure ; cf la colombe de Kant, oiseau imaginaire qui pensait son vol contrarié par l’air) ; il s’agit aussi, et surtout, de penser juste, donc en rapport permanent avec l’expérience. La pensée scientifique se doit absolument de ménager une place à la réalité extérieure qu’elle représente, précisément par le biais de la démarche expérimentale et de la spirale : hypothèse 1 - expérience - théorie - hypothèse 2. L’observation kantienne de la pratique du concept sans intuition, ou pensée vide (8), c’est ce qui poussait déjà Leibniz à énoncer cette belle devise : "J’aime mieux un Loeuwenhoek qui me dit ce qu’il voit qu’un cartésien qui me dit ce qu’il pense." (Lettre à Huyghens, 2 mars 1691). 
 Vincent Jullien semble s’accorder avec Claude Allègre sur l’erreur que constituerait la conservation de la somme des quantités de mouvement (produit de la masse par la vitesse) dans le choc mécanique de deux solides ; elle se conserve effectivement, comme le savent les étudiants, mais vectoriellement seulement (se conservent également, en mécanique classique, les grandeurs scalaires (numériques) que sont l’énergie cinétique totale et les masses). Pour Descartes, à qui manquait la notion de vecteur (introduite au XIXe siècle seulement ), cette conservation des valeurs numériques (donc fausse) résultait "de ce que Dieu est immuable" (9). C’est ce recours à une argumentation non scientifique, recours déjà choquant au XVIIe siècle pour bon nombre de savants, que Claude Allègre avait raison de signaler, le sauvant ainsi de l’oubli. L’esprit de la méthode scientifique se trouvait alors chez Galilée et chez Newton, plus que chez leurs critiques mal inspirés. Selon Huygens, "M. Descartes avait trouvé la manière de faire prendre ses conjectures et fictions pour des vérités. Et il arrivait à ceux qui lisaient ses Principes de philosophie quelque chose de semblable qu’à ceux qui lisent des romans qui plaisent et font la même impression que des histoires véritables (10)." 
 
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NOTES ET RÉFÉRENCES : 
1. Claude Allègre, "Les erreurs de Descartes", Le Point, n° 1279, 22 mars 1997, p. 41. 
 
2. Vincent Jullien, "Monsieur Allègre et Descartes", Le Monde, 22-23 juin 1997, p. 15. 
 
3. Ce sont : 
Expériences nouvelles touchant le vide (1647)
Lettre au père Noël (29 octobre 1647)
Lettre à M. Le Pailleur (printemps 1648)
Au lecteur
Traité de la pesanteur de la masse de l’air (1651-53) 
 
4. "Of the mechanical truths which were easily attainable in the beginning of the 17th century, Galileo took hold of as many, and Descartes of as few, as was well possible for a man of genius". (History of Inductive Sciences, 1847, VI, ii, tome 2, p. 52) 
 
5. Parmi ces erreurs : 
- les tourbillons de matière subtile.
- six règles du mouvement (sur sept).
- la génération spontanée.
- la matière calorique.
- le rejet des expériences de Galilée.
- la négation de l’attraction terrestre.
- la propagation plus rapide des sons aigus.
- la propagation des sons aussi rapides dans le sens du vent que contre le vent.
- la vitesse de la lumière plus élevée dans le milieu d’indice plus élevé. 
 
6. Ce que faisait Jacques D’Hondt pour excuser Hegel. "Ce qui était vérité scientifique à l’époque de Hegel se trouve maintenant aussi périmé que les erreurs du philosophe" (Hegel et l’hégélianisme, Paris : Puf, 1982, p. 29) 
 
7. Matière imaginée par le chimiste Stahl pour expliquer les réactions d’oxydo-réduction ; d’autre part Stahl recourrait à l’âme comme principe d’explication des phénomènes biologiques. Lavoisier et Bayen avaient refusé cette croyance en un "phlogistique". 
 
8. I. Kant, Critique de la raison pure, Logique transcendantale, I. 
 
9. Descartes, Les Principes de la Philosophie, II, 39. 
 
10. Huygens, Remarques sur Descartes
 

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25 réactions à cet article    


  • La Taverne des Poètes 27 avril 2009 12:40

    Article intéressant. Pour moi, l’oeuvre de Descartes reste essentielle et doit continuer d’être enseignée en priorité (avec Montaigne et Pascal notamment) mais pas seulement dans le domaine de la logique : sur le plan philosophique de la formation du jugement et de l’indépendance de pensée. Le doute fondateur, le rôle de l’évidence et la méthode à suivre pour démonter les fausses évidences, la prudence envers toutes formes de croyances, sont autant de leçons à destination de nos contemporains.

    L’étude de Descartes au lycée m’a permis d’organiser ma façon de raisonner et, ma foi, je pense m’en sortir pas trop mal. Ma gratitude va à Descartes et pas à Claude Allègre dont l’histoire oubliera le nom dès qu’il ne sera plus en capacité de faire des pitreries ou des contrepèteries.


    • Senatus populusque (Courouve) Courouve 27 avril 2009 14:49

      Le lecteur attentif de Montaigne ne trouvera pas grand chose de bon à retenir chez Descartes, sauvé seulement par son style magnifique.

      http://www.lib.uchicago.edu/efts/ARTFL/projects/montaigne/ 


    • houchmandzadeh 27 avril 2009 13:08

      Je crois qu’il n’y a qu’en France que Descartes est aussi synonymes de la logique. On aperçoit dans son oeuvre le schsme qui apparaît entre le pragmatisme expérimentale développé ailleurs (Galilée, Hook, Newton, Huygens,...) et la « philosophie » développé en France et dont on trouve les traces jusqu’au dans les travaux de Bergson ( voir durée et simultaneité). Pour les premiers, on observe les phénomènes physiques et de là on déduit un cadre général ; pour les second, on énonce des principes premiers d’où on dérive les conséquences, quitte à essayer coute que coute de « coller » les observations à la théorie (d’où les tourbillons maintenant les planètes sur leurs orbites).
      Le contraste paraît frappant dans « le discous de la méthode » oeuvre où il développe « le doute » dans une première partie et qu’il oublie ensuite entiérement quand il développe ses arguments sur Dieu. 


      • La Taverne des Poètes 27 avril 2009 14:05

        Moi, je vois en Descartes un homme très intelligent qui a délibérément fait cette concession sur Dieu sachant que les générations futures plus douées de raison comprendraient qu’elle visait à le protéger de la censure ou du procès et que, comme vous le remarquez vous-même, cette contradiction avec sa pensée ne pourrait pas échapper à la sagacité de l’observateur qui retiendrait surtout la méthode. C’était le moyen habile de faire publier l’oeuvre qui sans cela aurait pu finir dans l’oubli.


      • Senatus populusque (Courouve) Courouve 27 avril 2009 14:43

        Dans le Discours de la méthode, première apparition de la notion de Dieu dans le passage suivant :

        « Il est bien certain que l’état de la vraie religion, dont Dieu seul a fait les ordonnances, [2e partie] »

        Ici, aucun doute n’est exprimé, ni sur la religion, ni sur l’existence d’un dieu ; dans la 4e partie du Discours …, Descartes essayera bien, après d’autres(dont St Anselme), de prouver l’existence de son Dieu ; on sait que cette « preuve » a été définitivement ruinée par Hume et Kant.

        Pour réhabiliter le cartésianisme, il a été dit que le Discours … ne représentait pas le sommet de la pensée cartésienne, et qu’il fallait aller voir les Méditations métaphysiques. Soit. Ce texte s’ouvre sur une adresse à Messieurs les Doyens et Docteurs de la sacrée Faculté de Théologie de Paris dans laquelle on peut lire :

        « Bien qu’il nous suffise, à nous autres qui sommes fidèles, de croire par la foi qu’il y a un Dieu, et que l’âme humaine ne meurt point avec le corps […] »

        En contradiction avec cette ouverture, Descartes annonce, dans la première méditation :

        « Je m’appliquerai sérieusement et avec liberté à détruire généralement toutes mes anciennes opinions. »

        Bon programme, mais peu suivi ; quelques pages plus loin, Descartes se contredit encore en écrivant :

        « Toutefois il y a longtemps que j’ai dans mon esprit une certaine opinion, qu’il y a un Dieu qui peut tout, et par qui j’ai été créé et produit tel que je suis. »

        Toutefois n’a pas pour fonction d’amener le doute sur Dieu, mais de mettre en doute les vérités mathématiques envisagées à la fin de l’alinéa précédent.

        « Or qui me peut avoir assuré que ce Dieu n’ait point fait qu’il n’y ait aucune Terre, aucun ciel, aucun corps étendu, aucune figure, aucune grandeur, aucun lieu, et que néanmoins j’aie les sentiments de toutes ces choses, et que tout cela ne me semble point exister autrement que je le vois ? »

        Ce Dieu est évoqué sans mise en doute, alors que l’existence de l’Univers est, elle, suspectée !

        « Et même, comme je juge quelquefois que les autres se méprennent , même dans les choses qu’ils pensent savoir avec le plus de certitude, il peut se faire qu’il [Dieu] ait voulu que je me trompe toutes les fois où je fais l’addition de deux et de trois, ou que je nombre [compte] les côtés d’un carré, ou que je juge de quelque chose encore plus facile, si l’on se peut imaginer rien de plus facile que cela. »

        Dans cette mise en doute des vérités mathématiques, Descartes a recours à l’idée de Dieu dont il admet implicitement l’existence ; il examine si grâce à elle le doute sur les vérités mathématiques peut ou non être levé.

        « Mais peut-être que Dieu n’a pas voulu que je fusse déçu de la sorte, car il est dit souverainement bon. Toutefois, si cela répugnait à sa bonté, de m’avoir fait tel que je me trompasse toujours, cela semblerait aussi lui être aucunement contraire, de permettre que je me trompe quelquefois, et néanmoins je ne puis douter qu’il ne le permettre. »

        Un peu plus loin, toujours dans la première Méditation, Descartes vient à envisager l’objection que pourraient lui faire des athées, et envisage qu’il puisse n’y avoir ni Dieu, ni univers, et ceci dans un même mouvement ; mais Descartes n’envisage toujours pas la seule non existence de Dieu.

        Force est donc de constater que dans son exposé, Descartes faisait une exception, une entorse à la logique, pour l’opinion particulière que constitue la foi en le Dieu chrétien. « Il [Descartes] se perd dans l’hypothèse de la véracité de Dieu », notait Alfred de Vigny (Journal d’un poète, hiver 1834). La perfection est mise en avant par Descartes : Dieu est parfait, il ne lui manque rien, donc il existe ; preuve dite « ontologique » (ou définitionnelle), réfutée par Henri Oldenburg, David Hume et Kant : on tombe en effet dans une contradiction lorsque en pensant d’abord une chose, on y introduit la notion de son existence ou celle de sa possibilité. Cf le sophisme du « gouvernement parfait », utopie qui « doit » être possible, car sinon elle ne serait pas parfaite. Selon Descartes : « On peut démontrer qu’il y a un Dieu de cela seul que la nécessité d’être ou d’exister est comprise en la notion que nous avons de lui. » (Les Principes de la philosophie, I, 14). C’est considérer qu’à chacune de nos notions correspond une réalité extérieure, c’est la théorie idéaliste du reflet, inversée plus tard en matérialisme par les marxistes. Or « Nul homme ne saurait devenir plus riche en connaissances avec de simples idées » (Kant, Critique de la raison pure, DT, II, iii, 4).

        Déjà Aristote de Stagire : « ceux qui définissent ne prouvent pas ce faisant l’existence du défini. » (Seconds analytiques, II, vii, 92b). Ils n’en prouvent pas davantage la possibilité que l’existence ; par exemple : « le plus grand nombre entier », « le plus petit réel strictement positif », et, nous l’avons dit, « le gouvernement parfait ».


      • neth neth 27 avril 2009 13:28

        Ayant parcouru rapidement l’article j’ai du mal à percevoir quelle est sa thèse au final. J’y reviendrai ce soir, néanmoins il faut bien replacer chaque philosophe dans son système de pensée.
        Descartes croit en une raison universelle que partage également l’homme et dieu, de là les concepts mathématiques sont absolument transcendants et ne sauraient se dégager de la « Vérité divine ».
        Pascal au contraire est certainement le premier moderne, en tant qu’il perçoit l’axiomatique et la norme qui sous-tend le langage, et par là toute la géométrie. Pour lui la « vérité divine » transcendante est inatteignable par l’homme en dehors de la foi. Et à contrario concernant les vérités du monde l’homme s’en tient quelque part à leur caractère immanent. De fait Pascal a une conception moderne de la vérité.

        Descartes nous a apporté une méthode, Pascal nous a apporté une « ontologie » de la vérité.


        • Senatus populusque (Courouve) Courouve 29 août 2009 16:33

          « Descartes croit en une raison universelle que partage également l’homme et dieu »

          Exact. Or il avait fait voeu de ne plus croire ; c’est là ce qui discrédite toute sa philosophie, mais que les Français ont bien du mal à reconnaître.


        • Senatus populusque (Courouve) Courouve 29 août 2009 16:30

          Vous avez parfaitement raison ; et dans ce sens, Descartes anticipait sur Sartre.


        • Walden Walden 27 avril 2009 14:46

          Ignorant tout des tenants et des aboutissants de cette querelle dont vous ne reprenez pas les grandes lignes dans votre article, j’accorde a priori ma confiance à François Jullien dont j’admire habituellement la profondeur de vue, ce qu’il semble difficile d’accorder à monsieur Allègre, dont bien souvent l’expression de la pensée n’émerge guère des tréfonds de l’idéologie la plus simpliste.

          Pour autant il faut bien confirmer que la philosophie de Pascal (au contraire de Descartes), constitue en effet un modèle de rigueur rationnelle, comme le démontrent les écrits que vous citez, ainsi que sa lettre « De l’esprit de géométrie », qui expose sa simple méthode d’une efficacité redoutable. Et que d’autre part son travail monumental - inachevé, dont les Pensées forment la charpente, mène un développement strictement logique, lequel ordonne des arguments exégétiques et métaphysiques, sans jamais confondre les genres, comme voudrait tendre à le faire croire la doxa contemporaine.

          Mais il est vrai que la belle philosophie de Pascal contient sans doute de quoi secouer encore nos idées reçues, alors que la confusion de celle de Descartes sied idéalement à la mauvaise foi de notre époque... Quoiqu’il en soit, j’approuve entièrement votre analyse très bien documentée des erreurs inhérentes à la philosophie cartésienne.


          • Senatus populusque (Courouve) Courouve 29 août 2009 16:37

            « j’accorde a priori ma confiance à François Jullien dont j’admire habituellement la profondeur de vue »

            Une confusion m’a fait écrire par endroits « François » ; en fait, il s’agit de « Julien ».


          • Jordi Grau J. GRAU 27 avril 2009 14:46

            Je ne suis pas un spécialiste de l’histoire des sciences, mais il me semble qu’il ne faut pas exagérer la distance entre Descartes et Pascal d’une part, et entre Descartes et la science de son temps d’autre part. Pascal avait un certain mépris pour la physique de Descartes mais respectait sa métaphysique, qu’il reprend largement dans ses Pensées. Par ailleurs, d’un point de vue scientifique, Descartes n’est pas négligeable. En mathématique, il est un des pionniers de la géométrie analytique, si je ne m’abuse. Ensuite, sa conception philosophique de l’étendue (c’est-à-dire de l’espace) s’inscrit dans le mouvement d’idées de son époque. Contrairement à Aristote, qui distinguait des zones dans l’espace (zone sublunaire, c’est-à-dire terrestre et zone supra-lunaire), la pensée moderne a émis l’hypothèse que la nature a les mêmes propriétés partout, sur la terre comme au ciel. Descartes s’inscrit dans ce mouvement, et peut de ce point de vue être considéré comme un héritier de Galilée.


            • Senatus populusque (Courouve) Courouve 27 avril 2009 15:18

              J’aurais dû citer ce passage de la Correspondance de Descartes :

              « Pour les expériences que vous me mandez de Galilée, je les nie toutes » Lettre à Mersenne, avril 1634.


            • neth neth 27 avril 2009 19:50

              « Pascal avait un certain mépris pour la physique de Descartes mais respectait sa métaphysique ». Pas du tout, il avait du respect pour la méthode, mais pour Pascal, Descartes a fait fausse route sur toute sa métaphysique. Il faut relire L’esprit de la géométrie.

              Néanmoins Pascal respectais Descartes, sont grand ennemi était Montaigne.


            • Bill Grodé 27 avril 2009 15:33

              @ Abgeschiedenheit : aujourd’hui on rajouterait à la liste .... et une Rolex !

              Plus sérieusement : quelles que soient les concessions de Descartes à la religion, il a bel et bien dû s’expatrier en Hollande, pays ,où à l’époque , l’air était plus libre...
              Lire à ce sujet le dernier Bergounioux : Une chambre en Hollande.


              • Marsupilami Marsupilami 27 avril 2009 16:56

                @ Courouve

                Article intéressant et bien documenté. Effectivement, Descartes était loin d’être « cartésien » au sens où nous l’entendons aujourd’hui, qui est synonyme de rationalisme étriqué.

                Il faut par ailleurs se méfier des uchronies. Descartes bidouillait pas mal le savoir au nom du croire, certes, mais c’était le cas de pas mal de grands savants du passé. Kepler, par exemple, était à la fois un être très croyant et très savant, et c’est sa foi dans l’harmonie du monde voulue par Dieu qui a fini par l’amener à éjecter les planètes du système solaire de leurs épicycles fictifs tout en confirmant que le Soleil était au centre de ce système. Savoir et croire ne sont pas nécessairement opposés. Ils peuvent collaborer efficacement quand leur union ne procède d’aucun amalgame.


                • barbouse, KECK Mickaël barbouse 27 avril 2009 17:21

                  bonjour,

                  contrairement à l’opposition faite à notre époque, la logique et la foi ne sont pas des ennemis, et si Descartes place la métaphysique à la racine de son arbre des sciences, c’est bien parce que c’est une matrice à questionnement et le moteur de la quête du savoir humain supérieur, celui qui va déchiffrer la réalité au delà des 5 sens par l’usage de l’esprit.

                  Qu’est ce que l’évolution de la médecine sans une quête métaphysique de l’immortalité face à la certitude de la mort ? 

                  Dans les références à dieu de Descartes, force est de constater qu’il est plus facile de chercher des règles, un sens et une logique, en étant persuadé qu’elles existent parce qu’il y a un dieu créateur et qu’il n’est pas trompeur, que persuadé du contraire, et vue la quantité d’effort a fournir, préférer chercher autre chose ou ne pas chercher du tout.

                  On ne reproche pas à Einstein de surnommer « les secrets du vieux » certaines de ses découvertes, ni a newton d’avoir nourrie son esprit de questions métaphysiques jusqu’à l’absurde dirons certain de ses contemporains, mais qui ont nourrie sa certitude qu’il existe des lois cadre à l’univers.

                  le nombre de chercheurs qui ont finalement reconnu en l’idée de dieu une étape métaphysique saine dans leur réflexion, et qu’elle est non exclue du champs de la raison et des possible, est conséquent.

                  Jusqu’à ce statisticien expliquant que l’apparition de la terre et de la vie représentent les chances pour un homme de tirer une flèche qui touche une petite pièce a 5 km de distance, et qu’il n’exclue pas qu’une main a tenue la flèche.

                   la science moderne, qui démarre avec la classification de Descartes, fournie des outils a la raison pour discriminer le réel, et si elle n’avais pas eut besoin de s’émanciper de la tutelle religieuse, qui n’est qu’une formalisation collective de l’idée métaphysique de Dieu sous cet angle,

                  elle n’aurais pas été aussi assidue, pointilleuse, et finalement fondée sur des critères propre a la manifestation de la vérité.

                  amicalement, barbouse.


                  • Hieronymus Hieronymus 28 avril 2009 00:00

                    @ l’auteur
                    merci pour cet article fort instructif
                    je me souviens d’une interview radiophonique de JF Revel ou celui-ci exprimait fort bien la double aberration qu’il y avait pour un Francais a se pretendre cartesien :
                    - d’abord Descartes n’etait pas « cartesien » si par « cartesien » on doit comprendre logique et rigueur ds le raisonnement, 2 qualites qui lui auraient manifestement echappe.
                    - les Francais ne sont pas non plus des gens logiques et rigoureux mentalement, la caracteristique du Francais, ce serait plutot une propension a croire en la surete de son jugement quand bien meme celui-ci releverait purement d’une simple presomption.

                    en fait le Francais serait bien « cartesien » en cela que comme Descartes il prefere la theorie a la pratique, le postulat a la demonstration, l’hypothese a l’experimentation, le dogme au pragmatisme, le sens predefini au bon sens, mais nulle rationalite la-dedans ou plutot il faut y voir du rationalisme ds le sens d’un petit esprit etrique qui s’en tient aveuglement a son systeme de reperes et refuse a tout prix de l’abandonner meme si les faits demontrent largement qu’il fait fausse route !
                    la sans doute reside le succes de Descartes, il justifie l’anti-pragmatisme, le caractere dogmatique d’une certaine pensee francaise auto-satisfaite qui se considere comme souveraine et est generalement un brin condescendante face au reste du monde qui peine a la reconnaitre sa juste valeur ..
                    les grands penseurs du XVII siecle sont Spinoza et en France Pascal ou encore Montaigne mais certainement pas Descartes, ce dernier ayant malheureusement bcp plus contribue a la confusion des esprits qu’a la maturation de leur comprehension !
                    cordialement


                    • Senatus populusque (Courouve) Courouve 29 août 2009 16:28

                      Le Français n’est pas voltairien non plus en ce sens qu’il ignore tout de la critique que fit Voltaire de la physique de Descartes, et de l’engouement du philosophe de Ferney pour celle de Newton.


                    • Ocséna 28 avril 2009 05:27

                      On se sent pas un peu vain de pontifier comme ça sur Descartes, Pascal et quelques autres ? Qui méritent assurément d’être lus et rapportés, mais en moins abrégés ou massacrés peut-être. Peut-être ! On veut pas non plus donner de leçons !


                      • Walden Walden 28 avril 2009 12:29

                        Ben non… on se sent pas coupable d’échanger sur des sujets intéressants dans un espace public qui le permet : honte à soi J

                        Mais rien n’empêche celui qui trouve tout ça un peu trop « abrégé ou massacré » d’aller s’abreuver par lui-même aux sources : lisez donc Descartes, Pascal et Cie, et revenez faire part de vos impressions certainement plus congruentes... bon, mais on veut pas non plus donner de conseil  smiley


                      • porspo29 24 juin 2009 16:17

                        Monsieur,
                        Votre article est intéressant ; j’aurais voulu apporter une précision : ce n’est pas la philosophe François Jullien qui a polémiqué avec Claude Allègre mais, moi-même, Vincent Jullien (philosophe des sciences).
                        Merci de prendre en compte cette remarque


                        • Senatus populusque (Courouve) Courouve 26 juin 2009 14:20

                          Je suis désolé pour cette erreur et vous présente mes excuses ; malheureusement l’article ne peut plus être modifié ; je mets un errata en commentaire.


                          • Senatus populusque (Courouve) Courouve 26 juin 2009 14:23

                            Rectificatif :

                            Il convient de lire Vincent Jullien, et non François Jullien.

                            http://www.vincent-jullien.fr/


                            • Odal GOLD Odal GOLD 13 janvier 2011 21:33

                              "Les français se vantent d’être « cartésiens », et Descartes n’a-t-il pas dit (oh l’effroyable insensible) : « L’homme est le propriétaire et le maître tandis que l’animal n’est qu’un automate, une machine animée, une « machina animata ». Lorsqu’un animal gémit, ce n’est pas une plainte, ce n’est que le grincement d’un mécanisme qui fonctionne mal. » (KUNDERA, 1996, 418-419).

                               A partir de là, « il n’y aurait plus lieu, avant longtemps, de se soucier de la condition des animaux », et donc les français seraient des entités particulièrement déconnectées d’avec le vivant : un peu comme des dents trop abîmées qu’on a finalement dévitalisées.

                               

                               C’est à se demander si à la base, la révolution française n’aurait pas été le fait de gens encore pires que les brutes aristocratiques et le Clergé qu’ils renversèrent. Ces gens étaient et sont peut-être  souvent des gens athées – mais tout aussi moraux et obséquieux que les prêtres du Vatican et bien plus brutaux que l’ancienne aristocratie (ce qui n’est pas peu dire). C’est à se demander si ces gens là, ces prosélytistes des droits de l’homme, ne perçoivent pas tout et ne veulent pas tout dominer, effectivement, par la seule « raison » : disséquer les victimes immolées, vivissectionnées (pasteurisées), et tout le vivant dans leurs laboratoires conventionnés –  et ainsi accéder à la connaissance et au pouvoir suprême par l’étude des entrailles retournées des autres êtres vivants, sacrifiés dans la torture, au dieu de la raison, des scientifiques et des droits de l’homme"


                              >>>> [lien]


                              • Senatus populusque (Courouve) Senatus populusque 13 janvier 2011 22:11

                                Je pense que la Révolution n’est pas un bloc et qu’il faut distinguer entre 1789 et 1792-94.

                                « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la loi. » Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, article 10, proposé par Louis de Castellane (1758-1837, emprisonné sous la Terreur) et Jean-Baptiste Gobel (1727 - mort guillotiné le 13 avril 1794).
                                 
                                « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme ; tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi. » Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, article 11, proposé par le duc Louis-Alexandre de La Rochefoucauld d’Enville (1743 - tué le 4 septembre 1792 par des volontaires qui faisaient la chasse aux aristocrates).

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