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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > La modernité devient question

La modernité devient question

Alain Finkielkraut, philosophe, producteur à France-Culture pour son émission « Répliques », professeur à l’Ecole Polytechnique, publie chez Ellipse les quatre leçons qu’il a données aux élèves de cette grande Ecole sous le titre « Nous autres, modernes ». Qu’est-ce que cette modernité, où la rationalité règne, mais où « les processus que la raison déchaîne n’ont rien de raisonnable » ?

Cet étonnement philosophique lui est venu de cette phrase de Roland Barthes dans son Journal, le 13 août 1977 : « Tout d’un coup, il m’est devenu indifférent de ne pas être moderne. » Barthes, devenu dissident clandestin de sa propre doctrine de libération ? Finkielkraut explique : sa mère vient de mourir, « parce qu’il y a dans le simple fait de survivre à ceux qu’on aime un démenti à la représentation du temps que véhicule l’idée même de moderne. » p.30 La modernité exige la séparation d’avec l’ancien, le progrès, le dépassement, le mouvement actif et volontaire - le contraire du survivant qui regarde vers le passé et qui regrette. « Moderne » ne s’oppose pas à « classique », mais à « tragique ». Car, lorsque la Raison guide les pas des progressistes, la violence naît. Vassili Grossmann, dans « Vie & Destin », parle de « la force implacable de l’idée de bien social » p.48.

« 1977 est un tournant. A partir de cette date, la mise en ordre marxiste (...) est surtout frappée d’obsolescence » p.53, par les dissidents de la Charte 77. Le moteur de l’histoire n’est plus la lutte des classes, mais ce que Tocqueville appelle le « développement graduel de l’égalité des conditions ». Les hiérarchies qui relevaient de la nature relèvent maintenant de la convention, la « cravache de l’imagination démocratique » exerce une pression continue sur la réalité. La consommation est comme l’histoire, éphémère, mais d’un appétit tout aussi impérieux. L’avenir aspire - comme si l’essentiel ne pouvait pas mourir. Or, un jour prochain, au rythme du zapping actuel, la langue qu’écrivait Racine « sera aussi morte que le latin de l’Eglise conciliaire » p.71. Peut-être Racine n’est-il plus l’essentiel ? Mais alors quoi ? Les Guignols de l’info ?

Depuis Galilée, la culture n’est plus ascèse, mais méthode, plus contemplation de la nature, mais action sur elle. Le cosmos ordonné disparaît au profit d’un terrain de jeu infini, aux lois expérimentables. « Il y a la puissance de distinguer le vrai du faux, que Descartes appelle le ‘bon sens’, et il y a le discernement en situation d’incertitude qui relève du ‘sens commun’. L’oubli ou le mépris de cette différence par la méthode triomphante conduit à former des ‘savants imprudents’. » p.126. La Révolution française en a été la caricature car, au contraire de l’anglaise, qui a fait valoir des droits comme un patrimoine historique, les sans-culottes ont voulu faire table rase, selon un esprit de système orgueilleux. Ils « n’ont aucun respect pour la sagesse des autres mais, en compensation, ils font à la leur une confiance sans borne » p.128. L’homme prend pour l’Être vrai ce qui n’est que méthode, la raison ne répond plus à la question « qu’est-ce que ? » mais à la question « comment ? » De l’interrogatif à l’impératif, l’objectivable et le calculable constituent la seule métaphysique. Après Goethe et Nietzsche, Heidegger voit l’homme n’ayant plus qu’un rapport purement technique au monde, « la pensée qui calcule ne nous laisse aucun répit, et nous pousse à aller d’une chose à la suivante » p. 143. Au contraire, prône Heidegger, longuement cité par Finkielkraut qui trouve sa pensée puissante, il faut accueillir la présence énigmatique du monde sans y plaquer de suite le préjugé du calculable. Il faut demeurer ouvert à une possible simplicité intacte des choses. Heidegger s’est politiquement trompé, mais il a philosophiquement raison dans son questionnement, et Finkielkraut cite Hannah Arendt qui déclare qu’habiter la terre et partager le monde, c’est faire son deuil de toute conception exhaustive, et accepter qu’il y ait de l’immaîtrisable et de l’imprévisible du fait de la présence d’autres hommes. Le vraisemblable n’est pas le certain, et il est bien présomptueux de prétendre appliquer les ‘lois de l’Histoire’. Le réel n’est pas seulement le rationnel...

Lénine a introduit la brutalité, la radicalité et l’illimité, propres à la guerre totale dans la politique, au prix que l’on connaît. Or, quelles armes avons-nous contre un tel retour, aujourd’hui ? La rupture de la littérature avec le discours, du mot avec le monde, la rupture de l’art moderne avec les formes, sont une reddition. Car l’être exige des poètes, pour que nous en ayons l’expérience. L’incalculable, la nuance, la part de vérité de l’être ‘littéraire’ est écrasée par la certitude triomphante de l’équation. Ce qui n’est pas calculable n’existe pas. Le phénomène humain n’est pas réductible aux équations et aux modèles, si sophistiqués soient-ils. Aux idées claires et distinctes de Descartes, le roman ne cesse d’opposer le contrepoids du scrupule et des enchevêtrements de l’existence. La littérature comme l’art disparaissent aujourd’hui dans le narcissisme des mots qui n’ont plus rien à dire qu’eux-mêmes, ou dans le formaté industriel, « la mobilisation comptable de tous les secteurs de la réalité comme richesse économique potentielle » p.163. « Il n’y a maintenant rien de plus prisé que le scandale, rien de plus bourgeois que la bohème, rien de plus recherché que la transgression. » p.274. Est-ce que cela crée une conception du Monde ? Le progrès - non plus maîtrisé mais compulsif - est-il un exemple pour l’humanité ? Double impasse : intello ou commerciale.

« La justice à laquelle aspirent les hommes n’est pas une puissance qui existe en dehors d’eux : c’est à eux-mêmes qu’il appartient de la faire naître, par un lent apprentissage des limites, de la mesure » p.289. Maintenant que l’incertitude (climatique, biotechnologique, sanitaire, catastrophique) est logée au cœur de nos savoirs et de nos pouvoirs, nous allons peut-être sortir de cet enchantement purement technique. La peur, pour Finkielkraut, incite à la prudence, elle est bonne conseillère, car on ne vit qu’une seule fois. Un livre qui fait penser.


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4 réactions à cet article    


  • Sylvain Reboul (---.---.254.199) 8 novembre 2005 11:59

    Je ferais trois remarques critiques à propos des positions de A.F que vous avez excellement résumées :

    1° la vision que l’auteur a des sciences est pour le moins dépassée : celles-ci ne sont plus déterministes au sens classique car elles intégrent le hasard quand ce n’est pas les processus chaotiques (imprévisibles) dans leur explication des phénomènes. De plus elle ne prennent plus leurs hypothèses pour des certitudes ; depuis longtemps elles cultivent pour reprendre l’expression de Hume un scepticisme relatif. Il ne faut confondre les csiences avec l’idéologie scientiste du XIXème

    2° Pour les sciences, si le réel est, pour un motif épistémologique d’efficacité (ce qui est irrationnel ne peut objectivement ni connu, ni compris), rationnel en effet, il l’est d’une manière plurirationnelle ; c’est à dire qu’il met en jeu des rationalités diverses qui peuvent se compléter et se contrarier.

    Ceci-dit la vie ne se réduit pas à des énoncés scientifiques aussi pluriels soient-ils ; elle met en jeu des désirs et des valeurs dont la rationalité ne relève pas de la connaissance mais de l’action sur le monde et sur soi et cette rationalité est toujours problématique car elle renvoie aux conflits entre nos désirs d’une part et notre désir et la réalité d’autre part. La modernité est complexe en cela qu’elle ne subordonne pas la vie des hommes dans sa pluralité à des valeurs communes homogènes ; elle tente seulement d’ouvrir le champs des droits et des libertés dans un cadre de rêgles pragmatiques afin de faire droit à cette complexité de sens et de valeurs en limitant le risque de violence ou de domination que cette compexité seraient susceptible de provoquer. Elle vide la tradition d’une autorité transcendante pour rendre possible une formulation pragmatique individualisée (autonome) des problèmes de telle sorte que le drame de l’action désirante prenne le pas sur le tragique de la contemplation stérile et stérilisante et par là morbide.

    Le désenchantement du monde que génère l’attitude scientifique objectiviste et le scepticisme mesuré qu’ils suscitent est la condition de la liberté individuelle comme puissance d’action. On n’a donc rien à gagner, à cultiver le sens du tragique en un monde qui ne peut plus donner un sens post-mortem à ce dernier, sinon se morfondre littérairement.


    • argoul (---.---.18.97) 8 novembre 2005 13:43

      Excellent commentaire positif dans ce qu’il présente mais, vous me pardonnerez cette critique amicale, je le trouve un tout petit peu à côté du sujet. Finkielkraut va plus loin que d’évoquer le seul scientisme 19ème, il évoque la rationalité dans l’histoire comme magnifique libération des superstitions et des peurs ancestrales mais aussi, au 20ème siècle, comme délire illusoire de « tout contrôler », de la nature en son entier (OGM, clonage, guérison de toutes les maladies, Prozac, établissement du bonheur sur terre) au devenir des hommes (avenir radieux, reich pour 1000 ans, homme nouveau). C’est ce « dérapage » rationaliste qui pose problème, pas la prétention éventuelle de la science expérimentale à se poser en sagesse. Dans le même temps, un délire ratiocineur entreprend de « déconstruire » pas à pas tout ce qui constitue la « culture » occidentale : l’image dans le tableau, le récit dans le roman, le sens dans l’anthropologie. Tout est dans tout, tout vaut tout, le relatif absolu, la liberté pleine et entière de former quelque communauté que ce soit - tout cela va à l’encontre des réussites premières de la raison : découvrir les universaux. Si tout le monde est différent et légitimement « respectable », alors c’est chacun pour soi, la loi de la jungle - donc du plus fort - qui l’emporte. C’est ce que voudraient les néo-conservateurs américains autour de George Bush, mais aussi les islamistes radicaux menés par Ben Laden. Auquel cas, s’il s’agit de la raison du plus fort, M. Le Pen et ses successeurs ont de beaux jours devant eux. Lorsque vous dites que la modernité « tente seulement d’ouvrir le champs des droits et des libertés dans un cadre de rêgles pragmatiques afin de faire droit à cette complexité de sens et de valeurs », vous parlez de la raison des Lumières et de celle des Anglais, des Espagnols, des Italiens et même des Allemands aujourd’hui. Elle n’est, hélas ! plus guère d’actualité dans l’art contemporain, dans l’enseignement du français à l’école ou dans le discours des hommes politiques français d’aujourd’hui. On agite des pancartes, on procède à des incantations, on parle d’abstractions pour ne pas choquer les individus concrets... Décidément, je crois que Finkielkraut, loin de se référer à une « raison » d’il y a deux siècles, est d’une brûlante actualité.


      • ca (---.---.153.154) 9 novembre 2005 01:40

        Six milliards d’individus désirants et volontaires, enfermés dans un espace borné de toutes parts par mille limites infranchissables, plus des malédictions qu’ils ne peuvent nier se créer eux-mêmes, la pire p-ê étant pour le philosophe : souffrir que sa raison adorée ne lui donne pas le sens.

        Remarquable : les Sciences honnêtes se sont résignées à ne plus avancer qu’en spirale croissante, quant à la Philosophie, tournant en rond, elle n’a rien construit d’universel applicable massivement pour le bonheur humain depuis la tentative socratique : « je sais que je ne sais rien » mais « connais-toi toi même », silence assourdissant de 2500 ans

        Tous comprennent maintenant :

        - trop : ressentant tout le tragique de leur impuissance

        - hélas pas assez : pour se rendre, conquis, au salut qui est extérieur et donné.

        J’insiste, nécessairement donné gratuitement , parce que sinon les plus pourvus par l’injustice de la vie, passeraient encore devant.

        Luc 10:21 - En ce moment même, Jésus tressaillit de joie par le Saint Esprit, et il dit : Je te loue, Père, Seigneur du ciel et de la terre, de ce que tu as caché ces choses aux sages et aux intelligents, et de ce que tu les as révélées aux enfants. Oui, Père, je te loue de ce que tu l’as voulu ainsi.

        caprif

        Pas un infantilisme, dans sa simplicité, par son humilité, bien à sa place dans le Monde, un enfant de Dieu est (en principe) plus sage, qu’un vieillard dans sa désespérance. Par la Foi, transcendant souffrance et mort, dès Hic et nunc vivant, libéré dans la joie, la paix du Christ la souffrance,


        • caprif (---.---.153.154) 9 novembre 2005 01:54

          envoi précédent tronqué, donc suite et fin Pas un infantilisme, dans sa simplicité, par son humilité, bien à sa place dans un Monde voulu, un enfant de Dieu est (en principe) plus sage, qu’un savant dans sa désespérante sagesse. Par la Foi, transcendant souffrance et mort, Hic et nunc vivant, libéré dans la joie et la paix du Christ, la souffrance, la mort, auxquelle le chrétien est soumis égalitairement, ne sont plus tragiques car mises en perspective.

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